Le féminisme est révolutionnaire ou il n'est pas

Le féminisme est révolutionnaire ou il n'est pas

Dans La révolution féministe (Amsterdam), paru le 21 août, Aurore Koechlin effectue une synthèse remarquable des mouvements féministes, de la « deuxième vague » des années 60/70 jusqu'à la quatrième, apparue dans les années 2010 à la suite de nombreux féminicides et amplifiée par le mouvement #MeToo. En définissant les forces et les faiblesses du mouvement féministe actuel, la sociologue appelle de ses vœux une véritable révolution, seul moyen selon elle de perdurer et de remporter des victoires.

Par Eugénie Bourlet. 

« La question des violences est centrale dans la quatrième vague, peut-être parce que c’est une des manifestations les plus définitives de la domination patriarcale : de la mort, on ne se remet pas ». À chaque « vague » féministe son évènement déclencheur, des revendications et des manières de revendiquer correspondantes. Dans La révolution féministe (Amsterdam), Aurore Koechlin situe l’essor de la quatrième vague au tournant des années 2010, dans le sillage de plusieurs évènements ayant eu lieu en Amérique latine. Le 6 janvier 2011, Susana Chávez, poète mexicaine qui avait lutté sans relâche contre les féminicides (meurtres commis contre les femmes parce qu’elles sont femmes), était retrouvée mutilée et assassinée à Ciudad Juárez, ville tristement célèbre pour les nombreux meurtres de femmes qui y ont été commis depuis 1993 et auxquels fait référence le roman 2666 de Roberto Bolaño. La militante féministe répétait comme un mantra « Ni una mujer menos, ni una muerta mas » : « Pas une femme de moins, pas une morte de plus ». En 2015, le meurtre de Chiara Páez, adolescente de 14 ans enceinte de trois mois, en Argentine, déclenchait des manifestations au slogan de « Ni Una Menos » réunissant plus de 300 000 personnes à travers le pays. Le mouvement s’est étendu par la suite au reste de l’Amérique latine. À l’automne 2017, le mouvement #MeToo aux Etats-Unis a prolongé cette vague et lui a donné une dimension internationale. L'instauration d'un Grenelle des violences conjugales débuté ce 3 septembre atteste du chemin parcouru au niveau institutionnel à l'échelle française. Mais cela est-il vraiment efficace ? 

La révolution féministe met en perspective le regain du féminisme contemporain par rapport aux « vagues » qui l’ont précédé et donne des pistes pour l’affermir durablement. Le terme de « vague » renvoie à l’extension dans le temps et dans l’espace des mobilisations, souvent en rupture avec les précédentes. Ainsi, l’autrice revient sur la deuxième et la troisième vagues féministes. L'une correspond à la période des années 60/70 et à l’obtention du droit à l’avortement et à la contraception, tandis que l'autre court dans les années 90 et renvoie au croisement théorique du féminisme avec les luttes contre d’autres oppressions. Le féminisme en France a une histoire bien spécifique qu’Aurore Koechlin s’attache à décrire pour montrer à quel point la vague d’aujourd’hui critique, se distingue et recompose avec les vagues précédentes.

Dans le chapitre « Quelle stratégie pour le mouvement féministe ? », elle montre avec précision les manques et les écueils du féminisme français actuel, d’abord, les dérives du féminisme institutionnel et du féminisme d’État, la récupération du féminisme dans un « fémonationalisme » aux relents islamophobes, et les dangers d’une culture de la radicalité dans laquelle l’individu opprimé est tout-puissant. L’autrice pointe aussi la nécessité de s’unir à d’autres mouvements sociaux. Elle donne l’exemple du 24 novembre 2018, date de manifestations contre les violences sexistes lancée à l’appel du collectif « Nous toutes », deuxième date de mobilisation des Gilets Jaunes, et l’opportunité qu'auraient eu ces mouvements de converger lors de cette journée. En découlent des préconisations indispensables et précieuses pour que cette quatrième vague féministe perdure et remporte les victoires espérées. Et c’est là que le terme « révolution » prend tout son sens : « Nous pouvons conquérir de nouveaux droits, nous pouvons obtenir des évolutions dans les comportements, mais notre exploitation ne prendra fin qu’avec l’instauration d’une autre société, qui n’aura pas pour but le profit ».

 

À lire : La révolution féministe, Aurore Koechlin, Amsterdam, 176 p., 12€. 

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard