À l'aile gauche du féminisme

À l'aile gauche du féminisme

Trois organisatrices de l'International Women's Strike – un mouvement international ravivant l'utilisation de la grève pour défendre des causes féministes – signent un manifeste véritablement émancipatoire, pour une transformation globale de la société. Parmi elles, la philosophe américaine Nancy Fraser, reconnue pour ses travaux sur la justice sociale.

Par Sandrine Samii.

Féminisme pour les 99 % se lit comme un discours de lancement de campagne. Sans détailler un programme, le manifeste des chercheuses Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya, et Nancy Fraser définit une plateforme, un ensemble d’idées autour desquelles rassembler les mouvements féministes. En reprenant le slogan « We are the 99 % » – apparu en 2011 avec Occupy Wall Street et repris par Bernie Sanders en 2016 – elles montrent leur ambition de s’unir à la gauche anticapitaliste, en surmontant l'opposition obsolète entre politique minoritaire et politique de classe. Leur plateforme est celle d’un féminisme majoritaire, à la fois écologique, socialiste et inclusif. Si toutes sortes d’activistes de gauche peuvent s’y rallier, c’est parce que derrière les maux qu’ils combattent – le patriarcat, la xénophobie, les LGBT-phobies, la détérioration des conditions de travail et des services publics, l’épuisement de nos ressources naturelles – les autrices nomment un coupable principal : le capitalisme, comme système économique et ordre social. Les femmes en font directement les frais en tant que travailleuses sous-payées, statistiquement plus précaires que les hommes, discriminées à cause de leur origine ou de leur orientation sexuelle… Logiquement, elle sont donc nombreuses à s'engager pour réduire les inégalités sociales et économiques, ou dénoncer des crimes environnementaux, en plus des discriminations et des violences sexistes.

Pour que le féminisme soit reconnu comme une contribution à part entière à ces luttes majoritaires, les autrices veulent rompre avec le « féminisme libéral », qu’elles identifient comme un obstacle majeur au projet émancipateur des 99 % : « Insensible aux positions de classe et de race, il lie notre cause à l’élitisme et à l’individualisme. Il nous associe à des politiques qui nuisent à la majorité et nous coupe des luttes s’opposant à ces politiques en présentant le féminisme comme un mouvement "autonome". Bref, le féminisme libéral donne une mauvaise réputation au féminisme. » Le manifeste réserve d’ailleurs ses critiques les plus acérées aux mouvements qui récupèrent le langage de causes progressistes pour en restituer des versions édulcorées : le capitalisme vert, qui négocie les effets néfastes de l’industrialisation sans envisager un changement de paradigme ; l'homonationalisme, qui utilise les personnes LGBTI comme prétexte à des discours contre l’immigration ; le féminisme d’entreprise, qui ne fait pas assez d’effort pour venir en aide aux femmes les moins privilégiées… « Notre manifeste rejette à la fois l’approche réductrice de gauche, qui conçoit la classe ouvrière comme une abstraction homogène et vide, et celle du néolibéralisme "progressiste" qui célèbre la diversité comme s’il s’agissait d’une fin en soi. En lieu et place, nous proposons un universalisme façonné par la multiplicité des luttes venant d’en bas. »

 

À lire : Féminisme pour les 99 % – Un manifeste, Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser, éd. La Découverte, 128 p., 12 € (en librairie le 7 mars)

 

Sur le même thème : « Nancy Fraser, l'égalité sans conditions », par Réjane Sénac

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© Louison pour le NML

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF