Woody dans tous ses états

Woody dans tous ses états

La biographie de Woody Allen est parue le 23 mars aux États-Unis, mettant un terme à la saga à rebondissements opposant le cinéaste new-yorkais à son fils, le journaliste Ronan Farrow. Il est pourtant peu probable que le texte en lui-même, Soit dit en passant, à paraître le 3 juin aux Editions Stock, provoque le même engouement que ses péripéties éditoriales.

Par Vincent Dozol

Woody Allen a longtemps cherché son Larry Lipton, le personnage d’éditeur qu’il interprète dans la grande comédie Meurtre Mystérieux à Manhattan (1993). Au début du film, Larry s’interroge sur la densité du dernier roman de son autrice Marcia Fox (Anjelica Huston).

« – Je ne veux pas être trop transparente, explique-t-elle.

– Rien à craindre. Finnegans Wake, c’est un roman de gare à côté. Mais c’est long.

– Vous êtes le seul éditeur au monde dont j’accepte les suggestions, mais ne poussez pas trop. »

Et Larry de lui retourner la principale question que Woody Allen a dû entendre dans sa carrière : « A quel point Dorothy, c’est vous ? Vous êtes vous beaucoup inspirée de votre propre vie ? »

Apropos of Nothing (Soit dit en passant en français) répond en partie à cette question. En l’absence de son double dramatique, Woody Allen, 84 ans, devait d’abord trouver un éditeur dont il n’accepterait aucune réécriture. Dans son enquête de The New Republic, Rumaan Alam retrace le parcours compliqué de cette autobiographie. Un lundi de mars, Hachette annonce la sortie du livre le 7 avril au sein de sa maison Grand Central Publishing. Le jeudi, une dizaine d’employés du groupe quittent leur poste de travail pour protester contre le contrat passé avec le réalisateur. Le lendemain, Hachette renonce à la publication du livre et invite son auteur à prendre l’oseille et à se tirer. L’affaire dans l’affaire maintenant. Le journaliste Ronan Farrow, fils de Woody Allen et de l’actrice Mia Farrow, s’est indigné de ce projet éditorial sans avoir lu une seule ligne. Ses dernières années, Farrow s’est fait l’avocat public de sa mère contre son père. Il parle aussi au nom de sa sœur Dylan, qui a réitéré en 2014 contre Woody Allen l’accusation d’agression sexuelle dont elle aurait été victime à 7 ans. Cette accusation fut d’abord lancée en 1992 par Mia Farrow, alors en guerre contre son ancien conjoint pour la garde de trois des enfants (Ronan, Dylan, Moses), après avoir découvert qu’il était l’amant de l’une de ses filles adoptives, Soon-Yi Previn, 22 ans. Deux enquêtes distinctes ont conclu à l’absence de preuve d’agression sexuelle. Woody Allen n’a jamais été inculpé.

En 2017, Ronan Farrow a signé l’une des deux enquêtes qui ont fait tomber le producteur-prédateur Harvey Weinstein, reprise chez Hachette dans son livre Catch and Kill (2019). Il estime que Woody Allen aurait « échappé » au mouvement #MeToo. Son nom y est pourtant régulièrement associé. Un Jour de pluie à New York (2019), son dernier film, n’est pas sorti aux Etats-Unis et l’avenir de son prochain film Rifkin’s Festival reste incertain là-bas. Cette même semaine de mars 2020, Ronan Farrow a donc écrit un email au PDG de Hachette lui enjoignant de remettre en cause l’indépendance éditoriale des maisons du groupe par « obligation morale et professionnelle ». En publiant ce livre, Hachette se priverait des prochains titres de Farrow et concourrait « aux tentatives d’hommes violents de blanchir leurs crimes. »

Autoportrait mélancolique

Depuis le 23 mars, le lecteur désorienté et curieux peut finalement endurer le confinement avec Apropos of Nothing, publié aux Etats-Unis par la maison d’édition indépendante Arcade (Skyhorse). La traduction française doit paraître le 3 juin chez Stock. Scénariste insatiable, Woody Allen se demande bien ce qui pourrait vous intéresser dans ses mémoires. S’il ne se fait aucune illusion sur l’importance de l’entreprise, autant que la lecture soit légère et drôle. Le verbe d’Allen est toujours rapide, explosif et immunisé depuis une vingtaine d’années contre les changements du monde. L’auteur enchaîne souvenirs d’une jeunesse malheureuse, puis autoportrait mélancolique d’un artiste, avec des digressions sur ses multiples influences et ses amours contractualisés ou non en mariage (Harlene Rosen, Louise Lasser, Soon-Yi Previn). Il a un mot gentil pour chacun de ses acteurs, même ceux qui, une fois la caméra refroidie, l’ont publiquement dénoncé pour ne pas compromettre une carrière et une candidature à l’Oscar.

La première partie, la plus passionnante, est celle de l’avant cinéma : né en 1935, Allan Stewart Konigsberg, apprenti magicien à Midwood (Brooklyn), gamin solitaire préférant à l’école honnie les salles obscures, les seules climatisées, et les « comédies champagne », devient le rédacteur « illettré » de gags pour les journaux de la ville, puis débute sur les planches de stand up et à la télévision. Ses textes montrent une maîtrise savante des références culturelles et sociales de son temps, débitées en traits d’esprit métaphysiques. Pour le basculement vers le cinéma, il fallut rencontrer le duo d’agents et producteurs Charles Joffe-Jack Rollins et que Warren Beatty l’engage pour le scénario de Quoi de Neuf, Pussycat? (1965). Comme dans ses interviews, le réalisateur montre peu d’intérêt à parler de ses films qu’il assure ne jamais revoir une fois finis. Il préfère retrouver la compagnie de ses maîtres humoristes (Bob Hope, S.J. Perelman, Larry Gelbart, Mort Sahl), jazzmen et cinéastes, dont beaucoup restent méconnus en Europe.

Refuge au cinéma

Contrairement à un Brian De Palma, Allen ne parle jamais d’argent. Grâce à des budgets modestes, son privilège est d’avoir toujours fait les films qu’il désirait, sans interférence d’un producteur ou d’un distributeur. C’est ce qui le distingue des cinéastes américains de sa génération. « Woody Allen, lui, s’assied, écrit le scénario, fait un film, puis recommence. Il n’adapterait jamais un livre de Grisham. Je respecte sa carrière plus que toute autre. J’ai toujours souhaité pouvoir faire ça », a ainsi expliqué Francis Ford Coppola au journaliste Peter Biskind, dans sa fameuse enquête Le Nouvel Hollywood. Le malheur selon Allen, c’est de n’avoir « jamais fait un grand film ». La liberté d’écriture dont témoigne Apropos of Nothing n’en fait pas un grand livre, simplement le compagnon dispensable de ses presque 80 scénarios à ce jour, 53 films, 12 pièces de théâtre, une série et cinq livres. L’intervention d’un éditeur aurait évité les répétitions d’anecdotes et quelques listes de célébrités croisées dans des lieux chics, sans parvenir à les croquer.

Lorsque la parole est à la défense, Woody Allen plaide une relative ignorance des tensions familiales au cours de sa « camaraderie » avec Mia Farrow. Il s’efface souvent derrière les témoignages, principalement celui de Moses Farrow, autre fils adoptif de Mia. C’est un portrait dévastateur de mère qui maltraite, délaisse et manipule sa fratrie de quinze enfants et qui, pour se venger, aurait porté la charge la plus infamante. Les parallèles du réalisateur avec l’ère du maccarthysme ou l’autopromotion de ses représentations des femmes à l’écran sont plutôt embarrassants.

Apropos of Nothing raconte une vie « sans aucun sens », d’une invraisemblable banalité, stimulée par la chance et le travail acharné. Pendant les moments de crises, Allen trouve toujours refuge au cinéma. En 1992, il finit le tournage de Maris et Femmes avec Mia Farrow et enchaîne immédiatement avec Meurtre Mystérieux à Manhattan. Dans ses mémoires, il compare sa situation d’alors à l’intrigue d’Assurance sur la mort (Billy Wilder, 1944) ou des Enchaînés (Hitchcock, 1946). Impensable pour lui de capituler devant son « ennemi juré, la réalité. »

 

Photo : Woody Allen © Miguel MEDINA/AFP

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