Enseigner le français au collège : un monde à part

Enseigner le français au collège : un monde à part

Professeur de français dans un collège de banlieue, Alexis Potschke livre avec Rappeler les enfants un texte rafraîchissant sur son quotidien et celui de ses élèves. Les instants de vie se succèdent dans cet ouvrage qui insiste sur ce que le ressenti des enfants, dans ses souffrances et ses joies, peut nous apprendre.

Par Eugénie Bourlet.

Un professeur de français, jeune (mais « vieux : j’ai trois ans de professorat »), quelque part dans un collège difficile de banlieue. Cela n’est pas ici la base d'un témoignage ni d'un journal intime daté et localisé à un endroit précis. Alexis Potschke nous raconte bien son expérience dans son quotidien et celui des enfants auxquels il enseigne, mais pour ce faire, il nous fait entrer dans un monde clos, hors du temps et de l’espace tels qu’on les connaît. Le cycle des saisons fait place à celui des trimestres, rythmé par la rentrée, les rencontres entre parents et professeurs, les remises de bulletins de notes, les sorties et voyages de classe, la fin des cours… qui laissent place à cette période évanescente qu'est l’été, pendant lequel les enfants peuvent se métamorphoser ou réapparaître comme s’ils s’étaient quittés la veille sous les yeux de leur enseignant interloqué.

Rappeler les enfants n’a pas le ton polémique ou plaintif d’autres ouvrages du genre, il enlace avec poésie ce monde à part que seul le corps professoral connaît avec tant de conscience et d’acuité – sauf et dans le champ opposé, les élèves qu’il côtoie. C’est justement le pari qu’il remporte : laisser parler les voix d’enfants, des petits sixièmes aux demi-adultes que sont les troisièmes. Pour cela, son écriture tourne autour de leurs réflexions, interrogations, raisonnements et de leur comportement qui pourrait paraître absurde, dans autant de petits portraits et de dialogues vécus. Nawal, qui fait un clin d’œil au professeur qui s’apprête à l’évaluer dans la salle de classe où elle l’a guidé. Gulsum, qui comprend que les Illuminati sont à l’origine des attentats sanglants du 13 novembre 2015. Hasna, « enfant pauvre et pauvre enfant », qui « n’est mauvaise que pour être bien vue ». Ahmed, qui « ne travaille plus depuis quelques années et répond, quand on le lui reproche, qu’il s’y remettra en troisième, à temps pour le brevet », et qui souhaite devenir livreur de pizzas. Dina, qui n’imite pas assez bien la signature de sa mère...

Ces individualités sans patronyme — ce dernier signant l’entrée dans le sérieux de la société — crient chacune une vérité qui leur est propre et qui est accueillie par Alexis Potschke avec douceur et bienveillance. Lui-même nous confie sur un ton similaire ses souvenirs émus d’enfant qui rattrapent sa vie d’adulte enseignant. « Je me rappelle avoir longtemps pensé que la fin des journées heureuses arrivait à 30 ans ; qu’après cela, la vie ne serait que tracasseries administratives et journées ennuyeuses car les amis s’éloignent et le travail toujours est une chose pénible et lente. 15 ans, c’était la moitié. Cette idée était ancrée en moi comme l’ordre des lettres et l’amour de mon père. À 15 ans, j’ai pensé : Je suis à la moitié des journées agréables de la vie. Cette idée me terrifiait ». Et sans timide pudeur, démagogie ou conclusions niaises, le professeur traverse sur sa barque le cours d’eau de l’année scolaire accompagné de ces enfants sans jamais en contourner les problèmes — dont les parents ne sont d'ailleurs souvent pas loin, quand on prend le temps de bien y regarder.

L’âme poétique du professeur apparaît comme salvatrice en ce qu'elle se mêle au propre regard des enfants. Ainsi les petits mots qui distraient les élèves du cours deviennent « des drames [qui] se nouent à l’effaceur sur des papiers déchirés ; [où] l’amour s’éprouve au revers des polycopiés qui le proclament ». Cette écriture nous « rappelle », comme le titre l’évoque, l'enfance que nous avons vécue, malgré un contexte changeant, dans ses aspects les plus absurdes, déroutants, drôles, dramatiques, toujours authentiques, comme une manière de voir que nous devrions toujours conserver en nous et qu'Alexis Potschke nous donne à lire avec conviction.

 

  À lire : Rappeler les enfants, Alexis Potschke, Seuil, 320 p., 19€

 

Photo : © Eric Feferberg/AFP

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