Le lac des signes

Le lac des signes

Le Cours de linguistique générale de Saussure a cent ans : a priori ultraspécialisé, il a bouleversé les sciences humaines et a inventé la sémiologie.

Non, les Suisses n'ont pas seulement inventé la pendule à coucou, comme l'affirme le personnage d'Orson Welles dans Le Troisième Homme. Depuis sa première publication, il y a cent ans, le Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure n'a cessé de démontrer son pouvoir de fécondation. A priori réservé aux spécialistes du langage, il a été le ferment d'oeuvres aussi rayonnantes que celles de Lévi-Strauss, de Barthes ou de Lacan. Il n'est pas exagéré de dire qu'il a bouleversé les sciences humaines, y compris et surtout dans des domaines qui semblaient n'avoir aucun lien avec lui.

Le secret de cette réussite réside dans le fait que, au-delà d'un discours sur la langue, Saussure a fabriqué des concepts et des méthodes, autrement dit des outils qui, mis au service de l'anthropologie, de la sociologie, de la psychologie, ont permis de changer notre vision de l'homme, comme le souligne Jean-Didier Urbain dans sa préface. Notre linguiste avait-il conscience de la portée révolutionnaire de son oeuvre ? Ce n'est pas certain. Lui-même ne se préoccupa pas de la postérité de ses travaux. Publié trois ans après la mort de Saussure, le Cours de linguistique a été rédigé par ses éditeurs, Charles Bally et Albert Sechehaye, à partir de rares écrits autographes et de notes prises par des élèves du maître entre 1906 et 1911. Le Cours est donc une reconstitution, ou une recréation. Malgré toute l'objectivité apportée à ce travail, celui-ci donna lieu à d'interminables controverses. Ce fut peut-être sa chance. Les commentaires ultérieurs permirent en effet de préciser, sinon d'approfondir et de projeter la parole de Saussure dans des directions insoupçonnées. C'est ainsi que le Cours demeure aujourd'hui encore une oeuvre ouverte, en permanente construction. Par conséquent, une oeuvre vivante.

Né le 26 novembre 1857 à Genève, Ferdinand de Saussure appartenait à une lignée d'aristocrates français réfugiés en Suisse. Depuis le début du XVIIIe siècle, on trouve dans son ascendance des agronomes, des entomologistes, des chimistes, des minéralogistes. L'arrière-grand-père de Ferdinand, Horace-Benedict (1740-1799), participa à la conquête du mont Blanc. Il a sa statue à Chamonix. Sa nièce, Hermine, partagea les mésaventures d'Ella Maillart durant sa jeunesse - pour l'anecdote, elle est aussi la mère de l'actrice Delphine Seyrig. Rompant avec la tradition familiale nettement portée vers les sciences naturelles, Ferdinand s'oriente vers la littérature et la linguistique, qu'il étudie en Allemagne, à Leipzig et à Berlin. D'une précocité exceptionnelle, il publie à 19 ans son Mémoire sur les voyelles, qui fait date. À 24 ans, il est professeur de grammaire comparée à la Sorbonne. À partir de 1897, après ces fulgurants débuts, il poursuit sa carrière à l'université de Genève dans la plus extrême discrétion. Un de ses élèves note sa tristesse. Vivant en solitaire, il publie de moins en moins et paraît s'enfermer dans le silence - aux confins de la folie ? On ne percera pas ici le secret biographique de Saussure, mais on notera le paradoxe entre cette confidentialité et la résonance d'une oeuvre qui a secoué tous les champs de la pensée.

« La langue, écrit-il, est un système de signes exprimant des idées, et par là comparable [...] aux rites symboliques, aux formes de politesse, aux signaux militaires, etc. » Et de préconiser la fondation d'une science, qui n'existe pas encore, et qu'il laissera à d'autres le soin d'élaborer, laquelle étudierait la vie des signes au sein de la société. « Nous la nommerons sémiologie », ajoute-t-il, en précisant que la linguistique n'est qu'une partie de cette vaste science, ce qui fera bondir ses confrères. Cette intuition relevait du génie. Les structuralistes lui doivent tout. Quant à la suite, elle court en filigrane dans toute l'histoire de la pensée du XXe siècle.

À lire

Cours de linguistique générale, Ferdinand de Saussure, éd. Petite Bibliothèque Payot classiques, 416 p., 11€

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