Le mystère Hammett

Le mystère Hammett

Des nouvelles et une correspondance inédites rendent l'homme encore plus singulier et énigmatique.

Écrivain fondateur du roman noir, avec notamment Le Faucon maltais (1930), adapté trois fois au cinéma, Dashiell Hammett, patriote engagé sur le front dans la Première et la Seconde Guerre mondiale, fut aussi détective privé de l'agence Pinkerton pendant cinq ans avant d'écrire son premier récit à l'âge de 28 ans, en 1922. Puis chef de file d'une nouvelle génération d'auteurs de polars et de littérature policière pour la revue Black Mask, célèbre pulp magazine, scénariste hollywoodien à la mode, militant procommuniste et défenseur politique des droits civiques, avant de subir les foudres de Joseph McCarthy pendant la chasse aux sorcières. À sa mort dans un hôpital new-yorkais en 1961, Aragon lance : « Le plus grand écrivain américain vient de mourir. » Même après sa disparition, le FBI d'Edgar Hoover continue d'enquêter sur lui.

Le cinéaste Wim Wenders en a fait en 1982 le héros d'un somptueux polar fantomatique, intitulé sobrement Hammett, tiré du roman de Joe Gores et teinté de nostalgie où vie et écriture se mêlent sans cesse. C'est aussi avec une certaine mélancolie que l'on découvre aujourd'hui Le Chasseur et autres histoires, sorte de Hammett Unplugged, où sont réunis pour la première fois pas moins de dix-sept nouvelles et trois scénarios inédits. Tout en affirmant son sens aigu de l'ironie, Hammett - contraint d'arrêter son métier de détective à cause de la tuberculose et devenu écrivain pour survivre - nous plonge ici au coeur des tourments de l'être humain, entre peurs primaires, vertige de la violence et dilemmes moraux. Les premières nouvelles du recueil, comme « Le chasseur », « Les prodigieuses pilules Pentner », « Pari gagné », ou encore « À dix contre un », écrites sur la décennie de 1926 à 1936, donnent une vision protéiforme du monde du crime. Autant de manières de le représenter, autant d'approches narratives, du roman à énigme au récit moderne à la Hemingway, jusqu'à la parodie. Hammett varie son style, qu'il s'agisse de la description d'un personnage ou de l'élaboration d'une intrigue, mais tout annonce déjà le célèbre et âpre Sam Spade, créé plus tard dans Le Faucon maltais. D'un côté, sombre enquête par le dur à cuire Vitt, détective privé dans la tradition hard boiled ; de l'autre, farce satirique bien éloignée du combat classique contre la pègre ; ailleurs, histoire racontée à la première personne par un as du crime ; ou encore récit des exploits du joueur de base-ball Joe DiMaggio des Yankees, célèbre pour ses trente home runs avant qu'il ne se blesse. S'intéressant tantôt à la masculinité, à la manière dont les hommes se battent pour trouver leur place dans le monde, tantôt aux troubles féminins, toujours en lien avec le sexe et le désir, les nouvelles du Chasseur donnent à découvrir une autre facette de l'écrivain, qui triomphe dans la maîtrise des dialogues et l'utilisation de l'argot.

Même chose avec sa correspondance de plus d'un millier de lettres, entre 1921 et 1960, réunies dans Un type bien. Depuis New York où il vit, Hammett écrit souvent à sa famille, Jose sa femme, Mary et Joséphine ses deux filles, comme à ses amis et éditeurs. On découvre un Hammett drôle, charmant, vulnérable ; tour à tour amoureux transi, père attentif, homme public et sympathique, loin de l'image de ses héros coriaces et taciturnes qui nourrissent la mythologie du roman noir. Hammett adore la pêche et la chasse, il écoute Gershwin et Haydn, lit aussi bien Moon Mullins, Doc Savage que Dostoïevski. Épistolier sarcastique et méditatif, Hammett évoque aussi les sujets politiques - son militantisme lui vaut d'être condamné à six mois de prison par la commission des activités anti-américaines - et son travail d'écriture. Comment poser les bases du roman noir, en développer les thématiques (la vaine quête du pouvoir et de l'argent, l'amitié trahie, la duplicité) et inventer un héros archétypal ? Dans une lettre du 20 mars 1928 à son éditrice Blanche Knopf, à qui il vient de rendre Moisson rouge, il évoque le prochain roman, Sang maudit, et les changements qu'il veut apporter à son style : « Je souhaite appliquer au roman policier le style du monologue intérieur. » Interrogation toujours recommencée sur le travail du romancier et l'évolution des techniques narratives.

Après la lecture des lettres, le mystère reste entier : au sommet de sa gloire après cinq romans, dont plusieurs best-sellers, à seulement 40 ans, Hammett arrête d'écrire. Pourquoi ? Est-ce la maladie, l'alcool, l'engagement politique ou la relation trouble avec la dramaturge Lillian Hellman, son grand amour ? Pour seule réponse, la lecture de sa correspondance nous laisse entrevoir, au-delà d'un rapport profond à l'écriture, une vision de l'Amérique en pleine métamorphose, cette Amérique nouvelle que James Ellroy, grand admirateur de Hammett, passera ensuite au scalpel.

Dans Terreur dans la nuit (Creeps by Night), c'est une autre mythologie que nous fait partager Hammett, à qui son éditeur confie en 1931 le soin de réaliser une anthologie de nouvelles d'horreur. Parmi les dix textes choisis, on y trouve l'indispensable Howard Phillips Lovecraft, l'auteur de pulps Paul Suter, le poète Stephen Vincent Benét, le scénariste Irvin S. Cobb, ou encore l'explorateur William Seabrook. À côté des écrivains américains sélectionnés, l'Allemand Hanns Heinz Ewers, le Français André Maurois et l'Anglais Peter Fleming, qui servit de modèle à son frère Ian pour son personnage de James Bond. Dans sa préface, Hammett théorise à la fois l'étrange, le superstitieux et la cruauté. Son goût pour la littérature fantastique et sa fascination pour le surnaturel le conduisent à mettre au jour les fondements communs au roman noir et au récit d'horreur. À travers l'exigence stylistique, le regard porté sur le monde est plus essentiel que ce qui est montré, et la sobriété est sans conteste le signe distinctif de l'efficacité du récit. Une leçon à retenir, venant du Copernic de la fiction policière.

Le Chasseur et autres histoires, DASHIELL HAMMETT, traduit de l'anglais (États-Unis) par Natalie Beunat, éd. Gallimard, « Du monde entier », 384 p., 18 euros.

Un type bien. Correspondance 1921-1960, DASHIELL HAMMETT, traduit de l'anglais (États-Unis) par Natalie Beunat, éd. Points, 736 p., 9,50 euros.

Terreur dans la nuit. Dix nouvelles horrifiques, présentées par DASHIELL HAMMETT, traduit de l'anglais (États-Unis) par Natalie Beunat (dir.), Fleuve éd., 224 p., 14,90 euros.

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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