Les particules alimentaires

Les particules alimentaires

Dans une France rurale à l'agonie, le narrateur de Sérotonine, le nouveau roman de Michel Houellebecq, mène un combat perdu d'avance contre le libéralisme et l'industrie agroalimentaire. L'auteur des Particules élémentaires signe l'un de ses plus grands livres.

Par Alexis Brocas.

Michel Houellebecq est proche de Valeurs Actuelles. Michel Houellebecq se marie et invite Carla Bruni. Michel Houellebecq goûte aux joies du triolisme et d’après l’Obs, sa femme le prouve en photos. Michel Houellebecq part en Allemagne recevoir le Prix Spengler. Michel Houellebecq participe au jury du prix 30 millions d’amis. Et oh ! on allait oublier : Michel Houellebecq écrit.

Pas facile aujourd’hui de juger les livres de Houellebecq. D’un côté, sa réputation écrasante de plus grand écrivain de France – et les voix qui la contestent en lui déniant tout style. De l’autre, la vie du « people » qu’il s’amuse à jouer. Un people un peu spécial : pas très glamour, riche mais habillé comme un pauvre, qui dispense des avis politiques à double sens avec l’air de se payer la tête de ceux qui l’écoutent. On devine qu’il se plaît beaucoup dans ce rôle de personnalité publique. Tant mieux pour lui, et peu nous chaut : du moment qu’il continue d’écrire… On ne peut s’empêcher de penser que son rapprochement d’avec une certaine droite relève autant du marketing – se placer là où les autres ne sont pas – que de son conservatisme « scientifique » assumé de longue date… Tout cela se retrouve dans un éloge de Donald Trump qu’il a fait paraître en anglais dans Harper’s Magazine : Houellebecq, tout en déprisant le style du président américain, chante ses louanges pour se montrer tantôt libre-échangiste et tantôt protectionniste selon que ça avantage ou pas les Américains.

Le dernier roman de Michel Houellebecq, Sérotonine, parle de cela. De Français abandonnés par leurs dirigeants – qui leur préfèrent l’Europe et ce libéralisme imposé par l’air du temps. D’un combat perdu d’avance où le parti-pris des hommes s’oppose au parti-pris des idées. Il y a aussi une bonne dose d’observations pertinentes sur l’époque et une bonne dose de mauvaise foi, de la frustration sexuelle et d’histoires d’amour déjà échouées. Tout cela pris dans deux sujets centraux, mais qui s’accordent plutôt bien : la dépression (celle du narrateur, à laquelle d’autres désarrois feront écho) et la mort programmée de la France rurale.

Le roman s’ouvre par cent pages plutôt bonnes, dans le genre autoparodie hilare. On y fait connaissance avec le narrateur, Florent-Claude, contractuel pour le ministère de l’Agriculture. Son travail : fournir des notes sur divers produits du terroir français afin d’alimenter les négociateurs qui devront les défendre devant les instances européennes. Une mission perdue d’avance… En outre, ce malheureux Florent est affligé d’une compagne sculpturale mais japonaise – c’est-à-dire suprêmement indifférente à tout. Le temps que Florent la quitte, il aura eu le temps de prononcer quelques saillies homophobes (quand il parle d’un bar à tapas où « il y avait beaucoup de veufs, homosexuels, dont le compagnon plus fragile s’était envolé au paradis des pédales »), quelques commentaires essentialistes du même acabit sur les Anglais et les Hollandais, une théorie amusante et sérieuse sur Franco, inventeur du tourisme de masse… autant de miettes jetées à ceux qui cherchent, dans chaque roman de Houellebecq, la polémique potentielle. Le meilleur moment de cette séquence se trouve au tout début, quand le narrateur raconte avec émotion le jour où deux jolies campeuses espagnoles – antithèses vivantes de sa Japonaise, dans leur simplicité – l’ont sollicité pour regonfler les pneus de leur voiture. Le narrateur y voit la dernière chance de bonheur de son existence. On rit – devant ce personnage pas dupe de ses démonstrations de virilité - on compatit et on y croit : nous sommes bien chez Michel Houellebecq. 

Puis le roman commence véritablement – et se révèle sans conteste le texte de Houellebecq le plus triste. Le narrateur à la dérive décide de disparaître. D’abord il habite un hôtel. Puis il habite son passé, et revisite ses amours ratés, ses amitiés perdues. Par la pensée d’abord. En voiture, ensuite. On y retrouve des motifs houellebecquiens classiques : l’ancienne beauté (ici, une actrice qui n’a connu qu’un succès) démolie par l’âge, l’alcoolisme et l’amertume. La mort des parents – beau portrait d’un couple uni à l’ancienne, qui participe du propos général sur la destruction de ce sur quoi la France reposait autrefois. Le roman est plein de destins brisés – et on peut se demander comment Houellebecq, qui compte aujourd’hui parmi les privilégiés de ce monde, peut manifester tant d’empathie pour les perdants bourrés d’antidépresseurs comme son narrateur. Peut-être parce qu’on ne peut échapper à ce qu’on a été. Comme le savent les lecteurs de son premier roman, Extension du domaine de la lutte, Houellebecq est un perdant qui a réussi – en exploitant littérairement sa propre déconfiture, et en la théorisant… Le contraire de Lovecraft, sujet de son premier essai (H.P Lovecraft, contre le monde, contre la vie), qui a gâché sa vie pour réussir une œuvre qui ne serait connue qu’après sa mort. 

Mais les plus belles pages du roman portent sur l’agriculture et la tragédie des agriculteurs. Houellebecq retrouve ici l’ancien étudiant qu’il était à l’école d’ingénieurs agronomes. Il nous parle avec émotion et technicité d’une étable traditionnelle, avec dégoût d’un poulailler industriel. Il met surtout en scène un personnage extraordinaire et inédit. Un de ses anciens copains d’étude, descendant d’une vieille lignée d’aristocrates, qui s’est mis en tête d’exploiter les terres familiales. Et se retrouve étranglé de dettes alors que ses ancêtres, qui se sont contentés de ne rien faire et d’aller au Jockey club, ont légué un patrimoine intouché. C’est par ce personnage – qui fait bien son travail, ne ménage pas sa peine, mais ne s’en sort pas parce que la partie est déjà jouée – que Houellebecq touche au cœur de son sujet. Une France où se fier aux valeurs d’antan – que Houellebecq défend, catholicisme compris – vous envoie droit dans le mur. Une France qui pour tenir, fume des joints ou avale des petites pilules blanches (1). Jusqu’au jour où ça ne suffit plus.

On n’en dira pas plus – ce serait vous gâcher les développements sidérants que Houellebecq réserve au narrateur et à son ami. Sachez seulement que le conservatisme de l’auteur l’amène à flirter avec la décroissance – il plaide pour la consommation de production locale. Quel contraste avec l’époque où il chantait les charmes des supermarchés – Sérotonine contient d’ailleurs un éloge du rayon Houmous des magasins G20 ! Citons encore le récit de cette histoire d’amour gâchée par bêtise dont le narrateur tente de renouer les fils… à l’aide d’un fusil de haute précision.

Cette haute précision se retrouve dans l’écriture. Par l’ajout de virgules, et en frôlant parfois l’anacoluthe, Houellebecq fluidifie son propos et rend sa prose moins sèche, moins acérée, moins définitive, moins intellectuelle, mais pas moins juste et in fine plus humaine. Cela tombe bien, c’est l’humanité qui domine dans ce livre. Houellebecq y prend le parti des hommes – et du vivant – contre celui des idées ou des institutions. Son euroscepticisme se veut un humanisme, et toute sa narration a valeur d’argument. L’analyse est sans toute discutable mais la façon dont elle se fond dans l’ensemble force l’admiration. C’est pourquoi – ajouté à tout le talent de formulation, à la construction qui semble pouvoir tout embrasser sans jamais dévier de sa logique – Sérotonine est un de ses plus grands livres. Peut-être le plus touchant avec Extension du domaine de la lutte. Pour nous, Houellebecq n’a jamais été un cynique ou un nihiliste. Il ne s’est jamais placé au-dessus de ses personnages pathétiques, mais à leurs côtés. S’il a un point commun avec Céline – celui du Voyage ou de Mort à crédit – c’est d’abord cette attention pour les vaincus. L’art de la provocation, sincère ou calculée, vient ensuite.

(1) Rappelons que la France est championne du monde de la consommation d’antidépresseurs et championne d’Europe de la consommation de cannabis.

 

À lire : Sérotonine, Michel Houellebecq, éd. Flammarion, 344 p., 22 € (en vente le 4 janvier)

 

Photo : Michel Houellebecq © Philippe Matsas/Flammarion 

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