Le carnet de révolte d'Harmony Korine

Le carnet de révolte d'Harmony Korine

Harmony Korine, « sale gosse du cinéma indépendant », est un réalisateur et scénariste américain. Sur fond d'émeutes est son unique roman, publié en 1998 et aujourd'hui réédité en France aux éditions Inculte. Une collection de vignettes parfois drôles, provocantes et dérangeantes dans une Amérique dystopique.

Par Vincent Dozol.

« Dix atrocités ethniques pour la jeunesse : tableaux ». Les amorces de situations décrites dans la première partie du roman se lisent comme des prolongements ou des scènes coupées du film Kids (1995) de Larry Clark. Trois ans avant Sur fond d’émeutes, le scénario est signé par un inconnu de 19 ans, Harmony Korine. Alors étudiant en écriture créative à New York University, il débarque de Nashville (Tennessee). Dans Gummo (1997), premier film que Korine a écrit et réalisé, Tummler (Nick Sutton), l’un des ados paumés qui tuent le temps dans l’Ohio, est penché sur son bureau et trace avec application des lettres. C’est une histoire de filiation, écrite à la troisième personne. Le stylo raie de multiples fois le mot « père ». Difficile de ne pas penser à Harmony Korine en train de gribouiller son unique roman ou un nouveau scénario.

Lors de son premier passage dans l’émission de David Letterman, en pleine anti-promotion anxieuse, Korine avait déjà prévenu les téléspectateurs : il finissait un « livre de blagues ». Sur fond d’émeutes est publié en 1998 puis rapidement épuisé alors que la popularité du sale gosse du cinéma indépendant continue de croitre. Les éditions Al Dante l’ont traduit en 2001 en France et le livre a fait l’objet d’une nouvelle publication aux États-Unis suite au succès du film Spring Breakers (2012). Selon son auteur, le roman parle « d’une guerre raciale et ça se passe en Floride. Et les Juifs sont assis sur des arbres. Et les Noirs sont gouvernés par M.C. Hammer. Et les Blancs par Vanilla Ice […] Je voulais écrire le grand roman américain "dont vous êtes le héros" […] avec des pages manquantes partout où il faut. »

L’artiste explique qu’il a commencé par noter des conversations et des évènements qu’il observait dans la rue. Il a attribué ensuite certaines citations à des célébrités. Le livre est plein d’anecdotes vraies et inventées, selon le principe d’un montage expérimental sous narcotiques. Bien entendu, L’auteur est obsédé par le cinéma : la star du muet Fatty Arbuckle déboule sans avertissement et les connaissances de la grande critique Pauline Kael en porno hardcore sont sérieusement remises en question. Des séquences sont de grandes réussites comme ces onze lettres de suicidés ou la liste des romans préférés de Tupac Shakur qui contient Artaud et Huysmans. Une urgence créative transparaît ; Korine semble pressé de continuer son texte sans développer une scène ou une conversation beckettienne, à peine suggérées. Il nourrit une passion pour les apparences, c’est un technicien doué de la surface. La ligne de séparation est fine entre les passages inflammables, réjouissants, les notes manuscrites, la provocation facile et le mépris complet pour le lecteur qui chercherait une narration, des connections entre les images acidulées.

Sur fond d’émeutes est une collection de vignettes qui font sourire, offensent et laissent des impressions dérangeantes. C’est le « style » revendiqué par l’auteur. Korine se vante régulièrement de ne pas avoir lu beaucoup de livres et d’en avoir finis encore moins. C’est peu probable, vues les références convoquées. Roman de jeunesse, carnet de révolte produit par un cerveau d’ado pas encore complètement bousillé par la pop culture, il y exprime une sensibilité qui ne l’a pas quittée depuis. Harmony Korine déborde de curiosité pour ausculter avec douceur la société violente, raciste, homophobe, hédoniste, réactionnaire ou simplement désœuvrée dans laquelle il navigue.

 

 

À lire : Sur fond d’émeutes, Harmony Korine, traduit de l’anglais pas Julie et Jean-René Etienne, éd. Inculte, 206 p., 19,90 €

The Beach Bum, le nouveau film de Harmony Korine, sortira en France le 31 juillet.