Laissez-moi dormir

Laissez-moi dormir

Dans le deuxième roman de l'Américaine Ottessa Moshfegh, une jeune New-Yorkaise branchée élabore un plan drastique pour échapper à son mal-être.

Par Juliette Savard

C’est une manière de se préserver que de se détacher de tout. Pour y parvenir, il faut soit une extraordinaire force mentale, soit décider de s’isoler et s’astreindre à une rigoureuse discipline. La nouvelle narratrice d’Ottessa Moshfegh a opté sans mal pour cette seconde option et a choisi de dormir pendant un an. « Mon hibernation relevait d’un instinct de conservation. Je pensais qu’elle me sauverait la vie », dit-elle. Comme Eileen, héroïne du très bon premier roman de l’autrice américaine, programmait de sauver la sienne en quittant une Nouvelle-Angleterre sinistre et un père alcoolique et fou pour New York. Nous y sommes, dans Mon année de repos et de détente, en 2000-2001, mais nous n’y retrouvons rien de l’inélégante Eileen. Celle qui prend en charge ce récit aussi sombre que drôle serait même son parfait contraire : jolie, diplômée en histoire de l’art, installée dans un appartement de Manhattan… orpheline cependant, qui souhaite noyer son passé et ses pensées dans le sommeil, afin de se réveiller un an plus tard, « régénérée ».

Par chance, elle consulte une fois par mois le Dr Tuttle, psychiatre irresponsable qui prescrit à tout-va somnifères et antidépresseurs parmi les plus assommants. Mais, en dehors de ses vingt et une heures de « brouillard médicamenteux », la demoiselle accorde tout de même à son cerveau trois heures de veille quotidiennes durant lesquelles elle met le nez dehors (mais ne dépasse pas la pharmacie ou l’épicerie du coin), ou regarde des films des années 1990, dans lesquels jouent ses héros, Whoopi Goldberg et Harrison Ford. C’est aussi souvent le moment que choisit sa boulimique, superficielle et presque amie Reva pour s’inviter et se mettre à « jacasser ». De notre côté, on ne s’en plaindra pas, ces visites constituant généralement le point de départ de remarques et discours intérieurs caustiques sur le New York branché ou le petit monde de l’art.

Quid des effets secondaires ? Si flotte dans l’air cette tristesse attachée à la mémoire de ses parents, distants, presque inconnus, les émotions de la jeune femme règnent par leur absence. Ce subtil détachement, Ottessa Moshfegh en fait la sève de son récit et lui donne de quoi se renforcer lorsque se fait plus régulier ce qui pourrait d’ailleurs menacer la trame narrative : les trous noirs, lors desquels notre narratrice fait des choses dont elle se souvient difficilement. On pensera au Oblomov de Gontcharov, au Bartleby de Melville, au Roquentin de Sartre. Mais, pour ce roman curieux de la nature, du corps et de l’esprit humain, Ottessa Moshfegh a voulu prendre quelque chose de l’American Psycho de Bret Easton Ellis. Au fond, son héroïne n’est qu’elle-même, irrévérencieuse, vulnérable, vivante malgré tout, et cela nous va très bien. Elle nous offre un plongeon de plus dans l’oeuvre en construction d’une autrice déterminée, romancière autant que nouvelliste, finaliste du Man Booker Prize 2016 avec Eileen ; cette plume franche, rythmée, empreinte d’humour noir, qui s’épanche sans peur sur ce que les corps peuvent produire de plus répugnant, parvient à nous ramener à nos comportements les plus instinctifs.

 

À lire : Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh, traduit de l'anglais (États-Unis) par Clément Baude, éd. Fayad, 304 p., 20,90 €

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À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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