La fiction contre la terreur islamiste

La fiction contre la terreur islamiste

Dans son dernier roman, Le train d'Erlingen ou la métamorphose de Dieu, l'écrivain algérien Boualem Sansal dépeint le tableau inquiétant d'une ville pénétrée par des « envahisseurs » qui ont le pouvoir d’éteindre les consciences et la vitalité…

Par Manon Houtart

La petite ville fictive d’Erlingen, coupée du monde, est menacée par des « envahisseurs ». Invisibles, innommables, on ne connaît ni leurs méthodes, ni leurs intentions ; ils font régner la peur et condamnent le peuple à l’enfermement. Leur seule arme semble être la métamorphose insidieuse qu’ils provoquent chez les habitants : agissant sur leur conscience et leur capacité à rêver, cette mutation mystérieuse détourne leur regard du ciel vers l’abîme. Le bruit court qu’un train viendra évacuer la population, mais ce train ne vient pas, c’est intenable. Ce tableau étrange et apocalyptique est dressé par Ute, riche héritière de la dynastie von Ebert, dans ses lettres à sa fille. Mais que croire des élucubrations de cette femme sénile, qui frôle la démence ? Toi qui entres dans ce livre, abandonne tout espoir de distinguer la fantasmagorie de la réalité. L’épigraphe dantesque résonne tout au long du texte, mais le lecteur ne peut s’empêcher de vouloir précisément déceler le vrai distillé dans ces hallucinations, et dégager les idées qui y sont insinuées… L’envahisseur redoutable et sans visage évoque-t-il une entité fanatique à venir, ou « les islamistes, eux bien réels », le « monstre postmoderne Daech» qui nous « monte en holocauste afin de contenter son Dieu et mériter son paradis » ? Que doit-on comprendre dans l’indignation d’Ute von Ebert face aux mensonges et à la lâcheté du gouvernement, qui envisage de déserter Erlingen plutôt que de le défendre et de tenir tête à l’ennemi ? Que nous dit son désir de « dissuader les jeunes de migrer par-delà les frontières », car « ils doivent défendre leur pays, ils l’ont reçu libre de leurs parents, qu’ils le remettent libre à leurs enfants » ? Geste habile que de glisser ces propos dans la bouche d’une narratrice peu fiable. Car en réalité, Ute von Ebert est l’identité fantasmée d’Elisabeth Potier, victime collatérale des attentats de Paris de novembre 2015 et sortie d’un coma dévastateur. Sa fille Léa, qu’elle appelle Hannah, prend la plume à son tour, pour compléter les écrits de sa mère et répondre à son ultime désir, celui de raconter leur histoire dans un roman à quatre mains.

Les divagations sarcastiques d’Elisabeth-Ute sont alors tempérées par l’esprit sain de Léa, qui éclaire le récit désordonné de sa mère et tente d’en saisir les symboles. Ces notes et lettres éparses, ébauches de roman, sont ponctuées de commentaires sur les procédés d’écriture, la manière dont s’imbriquent fiction et réalité, le style à adopter pour ne pas perdre le lecteur, etc. : « Quand on raconte une histoire, on doit penser aux lecteurs maman, ils veulent qu’on leur tienne la main ». Autant d’indications qui opèrent en fait tant à l’intérieur de la narration qu’en surplomb. Escorté de Kafka, dont il reprend le motif de la métamorphose pour en faire un phénomène collectif, ou de Thoreau, qu’il imagine déplorer l’esclavage moderne, Boualem Sansal nous livre un puzzle extravagant, qui nous ballotte entre différentes strates du récit aux contours brouillés. Comme dans 2084 : La fin du monde, à l’inspiration orwellienne évidente, Le train d’Erlingen semble participer d’une forme de résistance : car l’islamisme repose sur une fantasmagorie, dont « l’outil de démontage ne peut être qu’une autre fantasmagorie aussi puissante ». Autrement dit, la fiction.

 

À lire : Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu, Boualem Sansal, Gallimard, 2018, 256p., 20€

Grand entretien

Sarah Schulman

Sarah Schulman
Écrivaine, militante LGBT et activiste de longue date à Act Up New York