La deuxième femme ou l'autopsie des mécanismes de l’emprise

La deuxième femme ou l'autopsie des mécanismes de l’emprise

Présélectionné pour le prix des libraires et le prix Landerneau Polar 2020, La Deuxième Femme de Louise Mey est un récit terrible dont la pédagogie féministe transparaît à mesure que la tension monte. Après avoir abordé le thème des violences sexuelles côté police dans ses précédents romans Les Ravagées (2017) et Les Hordes Invisibles (2018), l’autrice autopsie les mécanismes de l’emprise et des violences conjugales du point de vue d’une victime qui s’ignore.

Par Appoline Bazin

L'existence de Sandrine est petite, banale, sans amis ni amours jusqu'au jour où elle rencontre le mari éploré d’une femme portée disparue. Passé le deuil, c’est le grand amour avec l'installation dans sa maison avec son fils Mathias. Elle est enfin heureuse… jusqu’à ce que la première femme réapparaisse et que la mécanique du bonheur familial s’enraille. Si l’ambiguïté plane le temps des premières pages, la nature sociale de ce roman noir se révèle vite. Ce livre de Louise Mey est conçu pour répondre à une question, ou plutôt un poncif sur le sujet des violences conjugales : pourquoi n’est-elle pas partie plus tôt ? 

A cela, l’autrice oppose une réponse simple, mais complexe à mettre en œuvre, l’emprise. « Sandrine ne s’aime pas. » La première phrase de la quatrième de couverture nous donne une clé de compréhension cruciale : parce que les femmes sont d’abord prisonnières des injonctions de la société, qu’elles ont tendance à avoir une faible estime d’elles-même, elles ne sont pas armées pour se défaire de relations abusives. Sandrine pourrait être n’importe quelle femme. « Dire "mais elles n'ont qu'à partir", c'est affirmer que les femmes sont encouragées par toute la société à connaître leur valeur, (…) à prioriser leur intégrité physique et mentale, à s'aimer comme elles sont… et si on ne respecte pas ça, à partir, et à être protégées. Mais ce n'est pas le cas. » explique Louise Mey.

Le roman nous place dans la tête de Sandrine, mêle ses pensées et les interactions extérieures via un discours rapporté. « J'avais l'idée d'un texte saccadé, presque d'une logorrhée » détaille l’autrice. La romancière joue avec nos nerfs à mesure que les signaux de danger se multiplient, sans que l’instinct de survie de la victime ne semble s’activer. Sandrine, d’ailleurs, est tristement isolée, autre indice de l’emprise du conjoint violent. La dimension psychologique fait la force du roman, dont le décor reste vague. Cette histoire pourrait se dérouler presque partout, et cela renforce l’universel du drame qui se joue. L’emprise est comme presque un personnage invisible, on sent sa force qui s’interpose entre Sandrine et la réalité. L’écriture de Louise Mey réussit à rendre palpable l'inhibition d’une conscience. Le lecteur se sentira lui aussi pris au piège d’un quotidien confortable, familier à mort. On approche de l’asphyxie en lisant La Deuxième Femme à l’heure du confinement, alors que les chiffres des violences conjugales explosent.

 

À lire : La deuxième femme, Louise Mey, éd. Le Masque, 300 p., 20 €

 

Photo : Louise Mey © Dwam Ipomée

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