Déjouer la peur

Déjouer la peur

L'écrivaine Yanick Lahens, au terme d'une leçon inaugurale prononcée ce jeudi 21 mars, présidera la chaire « Mondes francophones » du Collège de France. Nous publions une critique de son dernier ouvrage, L'Oiseau Parker dans la nuit et autres nouvelles, publié aux éditions Sabine Wespieser, qui paraît également ce mois-ci. 

Par Juliette Einhorn.

Que la nouvelle soit contenue dans un meurtre, une lettre ou un rite vaudou, elle se situe de l’autre côté des choses : Mirna, Jocelyne, Étienne et les autres promènent leurs vies trouées autour de points aveugles de l’histoire d’Haïti, si innommables qu’ils restent innommés. Le recueil se situe à l’autre bout de l’Histoire, dans le « désastre banal » des vaincus, leur identité impossible : rester un survivant au milieu des rafles, de la misère et son « incubation », ou passer du côté des vainqueurs. Émigrer, par exemple, aux États-Unis, en portant « ce masque qui (…) remplace (leur) visage le reste de (leur) vie ». Dans le « Jour fêlé », Martine entrebâille « ce qui n’est pas mieux qu’une pensée » : la tentative de déjouer la peur. Mais si la peur n’évite pas le danger, son absence non plus…

La peur, comme la ville, sont les personnages principaux de ces textes, déjà publiés entre 1994 et 2006, genèse des romans à venir. Le meurtre est devenu une « œuvre de régulation démographique », et la grande corruption se reproduit dans la petite. Chacun y trouve une vérité fluctuante, entre la mort qui rôde et une sève vitale : parler avec les morts, créer une organisation de petites commerçantes, séduire un Américain en transformant la honte en fierté de tenter quelque chose… de Brice, qui revient à Port-au-Prince après l’avoir quittée, et ne la reconnaît plus, à Marie-Ange, émigrée qui ne retourne pas sur sa terre natale mais la porte en sa chair. Tous sont reliés dans une communauté sanglante de destins et un cri d’effroi, celui d’une poésie crue – incandescente et extralucide.

 

À lire : L’Oiseau Parker dans la nuit et autres nouvelles, Yanick Lahens, éd. Sabine Wespieser, 300 p., 22 €.

Photo : © éd. Sabine Wespieser.