Orgie livide

Orgie livide

Liberté, le dernier film d'Albert Serra, sort en salle ce 4 septembre. Dans une forêt de nulle part, à la veille de la Révolution, les fêtes galantes se font messe noire. 

Par Hervé Aubron.

La liberté du titre est avant tout celle d’un cinéaste dans le plus simple appareil : matériel et équipe resserrés, prédilection pour les décors naturels, goût pour le laisser-tourner numérique et l’improvisation qu’il permet, quitte à devoir ensuite tailler à la hache dans des rushs pléthoriques. Ce qui n’a pas empêché le Catalan Albert Serra de se mesurer aux figures de don Quichotte, des Rois mages, de Casanova, Dracula, ou Louis XIV à l’agonie. Pour le reste, surtout pas de reconstitutions historiques ou de variations romanesques : une fois que le cinéaste a mis la main sur un totem qui lui sied, il s’ingénie à le dénuder plutôt qu’à le surcharger. La plupart du temps, on ne le nomme même pas, on le devine par de vagues bribes contextuelles. Sans doute est-ce avant tout son aura qui intéresse Albert Serra, l’espace de liberté qu’elle ouvre, dans laquelle ses troupes d’acteurs inventent des messes basses, des cérémonies occultes, des danses morbides, solaires ou burlesques. 

Dans Liberté, il s’agit moins d’une figure précise que d’une mouvance ou d’un entre-deux : les libertins français à la veille de la Révolution. Dans une forêt de nulle part, les proscrits de la partouze ont fait escale : chassés de la cour puritaine de Louis XVI, les aristocrates mis à l’Index cherchent un point de chute. Le film ne les cerne que pour une nuit, durant laquelle hommes et femmes, seigneurs et valets s’oublient à la fraîche dans des appariements qui se voudraient déréglés mais sont surtout désabusés ou épuisés : les fêtes galantes de Fragonard se font messe noire. Certains fantasmes verbalisés affichent une extravagance sadienne mais n’aboutissent qu’à des frotti-frotta éreintants, des quéquettes molles, des rituels hagards, une scatologie assoupie, des étreintes absentes. Saisie dans une pénombre de vert-de-gris, de bronze et d’argent, l’orgie livide n’en est pas moins fascinante : c’est une ronde de morts-vivants, de fantômes qui se volatiliseront bientôt. 

Albert Serra l’avait déjà suggéré dans un précédent film, Histoire de ma mort : c’est comme si, selon lui, la libération charnelle ne pouvait être que fugacement joyeuse, butait vite sur la limite des corps et l’apathie des esprits, dès lors qu’on s’abandonne à la fuite en avant, l’infinie surenchère du fantasme inassouvi. La Révolution n’a pas eu lieu que les libertins sont déjà épuisés. Se vautrant dans l’obscurité, leur liberté tourne en roue libre, assez royalement indifférente du reste à l’égalité ou à la fraternité. Splendide cul-de-sac ? Tombeau des Lumières aussi exquis que misanthrope ? Pas seulement. Le film offre encore aux satyres et nymphes emperruqués la possibilité d’une fuite, d’un point de fuite en l’occurrence : à l’écran, leurs silhouettes se mêlent à la végétation environnante, leurs corps au sol terreux, leurs déambulations aux nuées nocturnes. La chair n’est pas absolument triste si elle peut se faire feuille au vent ou tronc d’arbre, buisson bruissant ou tapis d’aiguilles.

 

  À voir : Liberté, un film d’Albert Serra, 2 h 12, en salle le 4 septembre. 

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard