On a craché sur son oeuvre

On a craché sur son oeuvre

Son art de provoquer le scandale, notamment sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, comme ses facilités en tous domaines lui ont valu la vindicte de la justice mais aussi le bannissement du monde littéraire.

sa personnalité et son oeuvre sont un défi à la pensée cartésienne ; les activités qu'il multiplia durant sa brève existence, un bras de fer contre une mort qu'il devinait précoce. Dès lors, Boris Vian l'éclectique fut et demeure mal lu et mal compris - quand il n'est pas simplement dédaigné par les littéraires. Certes, le personnage intrigue, il fascine. Mais son nom est entaché d'approximations. La première concerne son patronyme. Toute sa vie, Boris l'éternel jeune homme au visage long et fin, au regard bleu magnétique, reste le garçon rêveur « à l'air slave ». Or, en dépit d'une légende tenace, il n'a aucune origine russe. Son prénom, il le doit à l'amour de sa mère pour l'opéra en général, et pour Boris Godounov en particulier. Le nom de Vian, lui, est probablement d'origine piémontaise. L'un de ses aïeux, Séraphin, est né dans les Alpes-Maritimes, non loin de la frontière. Boris, à qui l'on prêtera tous les excès, est bien un jeune homme français de bonne famille qui dissimule sa fragilité constitutionnelle sous un masque d'airain mystérieux. Celui-ci conforte le mythe de sa prétendue slavité. En 1955, l'auteur du « Déserteur » entame une tournée en France. Éprouvante : un commando paramilitaire le suit de ville en ville. Les énergumènes le prennent pour un bolchevique et tente de l'empêcher de chanter en scandant : « En Russie ! »

Boris Vian, il est vrai, a l'art de provoquer le scandale. Il impressionne les gens qu'il croise, il ne sait pas pourquoi. Sa singularité étonne. Elle lui vient en partie de son éducation antiautoritaire aux Fauvettes, la propriété de Ville-d'Avray où il est né en 1920. Un lieu protégé, à l'abri du monde, que Michelle, sa future femme, qualifiera de « paradis communautaire ». Une cage dorée, aussi, dont il s'évade par la musique, en apprenant la trompette. Mais il garde de cette enfance un caractère frondeur, réfractaire à tout esprit de sérieux. Ce tempérament libertaire l'amènera à défier le microcosme littéraire. Celui-ci lui rendra la monnaie de sa pièce par une mise au ban. D'une certaine façon, et malgré la panthéonisation que représente la publication de son oeuvre en Pléiade, il en subit toujours les conséquences de nos jours. L'oeuvre de ce franc-tireur continue de dérouter. Écrit en 1945, son premier livre, Vercoquin et le plancton, a quelque chose de grinçant. Cependant, il plaît à Raymond Queneau, écrivain indépendant et impertinent s'il en est. Le collectionneur de « fous littéraires » est alors directeur de collection chez Gallimard. Il fait signer un contrat à ce jeune homme de 25 ans qui lui voue une grande admiration. Ils deviendront amis. Queneau le défendra dans les mauvais jours.

Boris a bien besoin de cet illustre parrainage. Car, dès l'année suivante, il commence à se faire mal voir. Il vient de terminer L'Écume des jours. Ce livre superbe, magnétique, est accepté chez Gallimard. Deux cent vingt-deux pages écrites sous dictée, presque sans ratures, dans un style inimitable. Queneau enthousiaste y voit « le plus poignant des romans d'amour ». Il le juge très en avance sur son temps. Sartre y est caricaturé sous les traits de Jean-Sol Partre. Boris parie sur son humour et le lui fait lire. Le philosophe sourit, flatté peut-être d'être croqué dans un roman. Il décide d'en publier des extraits dans sa revue Les Temps modernes et promet au débutant de lui accorder sa voix pour le prix de La Pléiade.

Cette illustre distinction est dotée de 100 000 francs, une fortune pour l'époque. Boris est emballé. Non seulement le prix va l'introniser dans le monde des lettres, mais sa dotation lui permettra de vivre de sa plume. Il pourra enfin quitter les bureaux de l'Office du papier où, embauché en qualité d'ingénieur, il s'ennuie.

Le jury du prix, dont le secrétaire est Jacques Lemarchand, est composé d'écrivains de renom : Sartre, Camus, Éluard, Malraux, Paulhan, Queneau, Blanchot, Grenier. Boris ne doute pas que les soutiens dont on l'assure lui vaudront la récompense attendue.

Manigances des gendelettres

L'Écume des jours est en concurrence avec Terre du temps, un recueil de poèmes religieux de Jean Grosjean, prêtre défroqué collaborateur de La NRF. Boris attend le verdict, confiant. Hélas ! le prix est décerné par huit voix au prêtre... Et une à Henri Pichette, qui n'était pas en lice (une idée de Paul Éluard pour esquiver la querelle entre partisans et adversaires de Terre du temps) : l'abbé a bénéficié d'une campagne menée par son ami Malraux, dont il préfacera les Antimémoires.

On se trouve ici au coeur des manoeuvres et manigances propres aux gendelettres. Hier comme aujourd'hui les procédés sont les mêmes. On flatte, on promet, on trahit. Seuls Sartre, Queneau et Lemarchand ont tenu parole et ont voté pour lui. Ulcéré, Boris n'en revient pas. Il en veut particulièrement à Arland ainsi qu'à Paulhan. Le pape de La NRF a fait mine de le chapeauter ; il est probable qu'il ait en réalité peu prisé cette oeuvre iconoclaste. Boris Vian se rend chez Gallimard. Il demande à rencontrer Gaston, clame haut et fort ce qu'il pense de Paulhan, ce traître. Face à l'indignation du trublion, le patron est embarrassé. Bon prince, il accepte une proposition conciliatrice de Queneau, celle d'accorder autant de publicité à L'Écume des jours qu'au recueil de Grosjean. Il fait même signer un nouveau contrat à Boris, le troisième en un an. L'écrivain semble bien parti. L'affaire Vernon Sullivan va pourtant lui porter un coup fatal.

L'histoire débute comme une bonne plaisanterie, au cours d'une discussion avec son copain Jean d'Halluin, le patron des éditions du Scorpion, dont les affaires stagnent. Ce qu'il faudrait pour redresser la maison, c'est une grosse vente. Jean connaît le goût de son ami pour la littérature américaine. Il lui demande de lui dénicher un bon roman. « Je vais te le faire, moi, ton best-seller ! », lance alors Boris. Voilà l'occasion de jouer un bon tour à ceux qui l'ont snobé et d'effacer la déception du prix de La Pléiade. Ni Vercoquin ni L'Écume ne sont encore publiés, mais Boris est impatient de quitter son travail. Boris rédigera donc ledit polar durant les quinze jours qu'il s'apprête à passer à Saint-Tropez avec sa femme Michèle et son fils Patrick. Il tient un sujet « explosif » qui touche à la ségrégation aux États-Unis : les lois raciales scandalisent le fan de Duke Ellington, d'Armstrong ou de Miles Davis. Son roman portera sur l'un des 20 000 Noirs qui chaque année franchissent la color line. Il s'agit bien évidemment de métis dont le teint particulièrement clair permet d'accéder au statut de Blanc. Comme convenu, Boris Vian tourne son roman en quelques chapitres au style sec et efficace. Reste à choisir un pseudonyme - l'une de ses marottes. Vernon Sullivan sonne bien. Pour le titre, il s'inspire d'un roman peu connu de James Hadley Chase, Faites danser le cadavre. Pourquoi pas : J'irai danser sur vos tombes ? Histoire de le corser encore, Michelle propose : J'irai cracher sur vos tombes. Parfait, c'est iconoclaste à souhait. Boris parachève le tout en rédigeant une introduction en tant que supposé traducteur.

Terminé le 20 août, le roman sort trois mois plus tard sous une jaquette blanche façon Gallimard. Des bonnes feuilles sont publiées dans Franc-tireur. Le livre est lancé. Certains critiques s'interrogent aussitôt sur l'identité de l'auteur, mais la mystification fonctionne à merveille. Vian et son éditeur s'amusent du tapage autour de l'ouvrage, dont les ventes décollent. La réaction indignée du très puritain Comité d'action sociale et morale ajoute à son aura sulfureuse. Mais son président, Daniel Parker, qui a déjà porté plainte contre Gallimard pour la publication de Henry Miller, va s'ingénier à compliquer la vie de Vian-Sullivan. Le 7 février, il demande l'interdiction et la saisie de l'ouvrage et assigne Jean d'Halluin à comparaître devant un tribunal correctionnel. La plainte concerne le caractère jugé pornographique du livre. Boris, de son côté, est sommé de se rendre à la Mondaine en qualité de traducteur. Les difficultés s'accumulent. Telle la créature de Frankenstein, Vernon commence à engloutir son maître Vian. Pour l'heure, ce dernier, pressé par son éditeur, signe un deuxième Sullivan, Les morts ont tous la même peau, dans lequel le héros, un videur de boîte de nuit, s'appelle Dan Parker...

Les esprits s'échauffent autour d'un procès « très parisien ». Les critiques relisent le roman pour tenter de prouver la paternité de Boris Vian. Ravi de cette notoriété soudaine, celui-ci ne mesure pas les conséquences de son canular. Le 28 mars, les gazettes annoncent à grand fracas un fait divers glaçant. Un représentant de commerce, Edmond Rougé, a étranglé Marie-Anne, sa compagne infidèle, dans un hôtel de Montparnasse. Sur un meuble, on retrouve un exemplaire de J'irai cracher, ouvert sur la description d'un crime sadique.

SON MAUVAIS GÉNIE LE FAIT VIVRE

Les accusations pleuvent contre l'auteur du livre. Boris est inquiet. Plus pragmatique, Jean d'Halluin réédite l'objet du litige. Le 30 mars, l'assassin se pend dans la forêt de Saint-Germain. France-Soir titre en gros caractères : « Edmond Rougé n'ira pas "cracher sur la tombe" de Marie-Anne Masson ». Tandis que les ventes s'envolent, les reporters traquent Boris. Le 4 mai, France-Dimanche titre à son tour : « Boris Vian, assassin par procuration ». Accusé de toutes parts, celui-ci se défend toujours d'être Sullivan. Il plaide en outre l'irresponsabilité de l'écrivain. Mais sa réputation est entachée. À l'Office du papier, on lui signifie son licenciement. Daniel Parker triomphe. L'écrivain connaît un répit judiciaire pendant quelques temps grâce à une loi d'amnistie. Les démêlés reprendront plus tard, au moment de la désastreuse adaptation du livre au théâtre. Pourquoi Boris, qui ne se cache plus derrière Sullivan, en a-t-il accepté le principe ? La plaisanterie a assez duré, il n'aime pas cette oeuvre. Le problème, c'est que Vernon, son mauvais génie, le fait vivre. Tout en lui nuisant considérablement.

Chez Gallimard, en effet, le scandale a fourni des arguments à ses détracteurs. Le comité de lecture refuse L'Automne à Pékin. Meurtri, Boris le fera publier aux éditions du Scorpion, où il passe inaperçu. Plus tard, en 1956, Alain Robbe-Grillet lui rendra justice en republiant L'Automne chez Minuit où il a été nommé conseiller littéraire. Il considère l'ouvrage comme annonciateur du Nouveau Roman. En attendant ce jour glorieux, Boris est malheureux, rejeté de Gallimard, qu'il considérait comme sa maison. Il n'a plus la cote, on lui refuse les manuscrits suivants, L'Herbe rouge, L'Arrache-coeur... Il finit par les brader chez Toutain, un petit éditeur. Ils y seront vite pilonnés. Toutain dépose le bilan.

La notoriété parisienne de Boris va croissante. Cependant, elle est celle d'un farceur. L'image du héraut de Saint-Germain-des-Prés, du journaliste critique de jazz a éclipsé celle de l'écrivain. Ses moindres faits et gestes font l'objet de commentaires. Pour l'opinion publique, Boris Vian est un trompettiste en vogue, un chroniqueur excentrique, un joyeux noctambule. Et un auteur à scandale. C'est bien là le problème. Il a commencé à irriter le monde littéraire par ses réactions intempestives après le prix de La Pléiade. Puis il s'est grillé avec l'affaire Sullivan. Ses vrais livres ne sont pas lus, cela le désespère. La critique a fait un succès littéraire d'un pastiche. La mystification a démontré combien l'opinion était prévisible et manipulable.

Ce titre qu'il a fini par prendre en grippe joue toujours contre lui, ainsi que les trois autres Sullivan. Encore aujourd'hui, ils brouillent l'image de Vian, le font passer pour un écrivain secondaire. Boris a joué avec le feu en créant un double dont l'ombre le poursuivra jusqu'à sa mort. Il succombe à une crise cardiaque le 23 juin 1959 - à l'âge de 39 ans - devant une adaptation cinématographique ratée du livre.

PULLULEMENT DE L'AUTOFICTION

Désormais, Vian est un mythe, mais un auteur minoré. Sa mauvaise réputation tient pour l'essentiel à son caractère inclassable. Son curriculum relève de l'inventaire à la Prévert. Un ingénieur-trompettiste-écrivain-traducteur-scénariste-librettiste-journaliste-compositeur-interprète, c'est beaucoup, c'est trop. On le soupçonne d'avoir tout expédié avec désinvolture. Or il s'est jeté à corps perdu dans la musique, dans la littérature, le théâtre, l'écriture de chansons ou de spectacles. C'était un rapide, pas un bâcleur. Et force est de constater que sa vie reste avant tout celle d'un écrivain.

Son éviction du monde des lettres lui a laissé une plaie au coeur. Il se confie plus tard dans un Journal à rebrousse-poil. Il y revient notamment sur sa vision de la littérature : « J'ai essayé de raconter aux gens des histoires qu'ils n'avaient jamais lues. Connerie pure, double connerie, ils n'aiment que ce qu'ils connaissent déjà. » Parle-t-il du public ou des éditeurs ? Les deux, mon général. Le premier n'aime que ce que les seconds lui vantent et lui vendent. Plus loin, amer et comique, il résume son parcours : « Bref, enfin, je n'ai pas raconté mes amours dans un premier roman, mon éducation dans un second, ma chaude-pisse dans un troisième, ma vie militaire dans un quatrième ; j'ai parlé que de trucs dont j'ignore véritablement tout. C'est ça la vraie honnêteté intellectuelle. On ne peut pas trahir son sujet quand on n'a pas de sujet - ou quand il n'est pas réel. » Réflexion éclairée qui annonce le pullulement de l'autofiction, passée de concept avant-gardiste à sous-genre triste et vide. Aurait-il été amusé ou furieux de voir les ego plaintifs des auteurs inonder le marché actuel du livre ? Amusé et furieux, sans doute.

Journaliste et écrivain, Claire Julliard est aussi biographe de Boris Vian.

À LIRE

BORIS VIAN, Claire Julliard, éd. Folio biographies, 384 p., 8,40 E.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes