Contre nature, tout contre

Contre nature, tout contre

Longtemps monopole des politiques et des sciences exactes, l'environnement est enfin massivement investi par les sciences humaines : l'écologie est tout autant affaire d'indicateurs que de symboles et de pratiques. L'un des débats les plus vifs consiste à savoir si la notion de nature est périmée ou si elle est toujours nécessaire.

Les débats qui animent l'écologie philosophique prennent parfois des airs de séances de spiritisme : Esprit de la nature, es-tu là ? Certes, la table tremble, mais les cataclysmes sont-ils encore les manifestations d'une force toute-puissante qui nous dépasserait ? Le consensus scientifique affirme depuis près de soixante-dix ans que ce n'est plus « déesse Nature » qui fait tourbillonner les cyclones, s'embraser les forêts ou s'éteindre les espèces, mais nous. Cette faute - cette responsabilité du moins - porte un nom de plus en plus scandé : l'anthropocène, soit l'ère géologique dans laquelle nous vivrions désormais et où les activités humaines, par leur intensité, seraient devenues le premier facteur de changement atmosphérique. Conjuguée à l'héritage des théories évolutionnistes qui firent tomber le rideau de fer entre l'humain et le reste des vivants, l'hypothèse de l'anthropocène fragilise encore un peu plus l'idée de nature. Car, si l'humanité s'insère dans un continuum d'êtres et que, par ailleurs, elle déteint sur tout ce qu'elle n'est pas, peut-on encore envisager une entité « nature » distincte de nos existences ? Et vice-versa ? L'avènement même de la discipline scientifique de l'écologie à la fin du XIXe siècle rendait poreuse la traditionnelle frontière entre nature et culture. Faisant suite, notamment, aux propositions du zoologiste et biologiste allemand Ernst Haeckel, l'écologie appréhende le monde physique comme une unité en réseau, scellant l'idée d'une interdépendance entre organismes et milieux. Chaque partie n'apparaît plus comme molletonnée dans la singularité de son existence mais comme un agent influençant et influencé par un ensemble plus vaste.

Natures mortes

On comprend bien dès lors un titre tel qu'Ecology Without Nature (« L'Écologie sans nature ») donné à l'essai encore inédit en France de Timothy Morton. Le philosophe anglais rappelle ainsi combien la chose ne va pas toujours de soi, combien il faut la réaffirmer. Prolongeant sa réflexion sur ce qu'il considère comme un encombrant et discriminant héritage, il estime ainsi, dans La Pensée écologique : « C'est le penser, y compris le penser écologique, qui a édifié la "Nature" en une chose réifiée au loin, sous la surface, de l'autre côté, là où l'herbe est toujours plus verte, de préférence dans les montagnes, dans un paysage sauvage. » Dans cet ouvrage, enfin traduit en français dix ans après sa première publication aux États-Unis, Timothy Morton démonte la notion de nature, la dénonce comme une « addiction », un doudou en lambeaux auquel l'humanité continuerait de s'accrocher. Il n'y aurait d'ailleurs rien de plus artificiel que le naturel même : la « Nature est devenue une contrefaçon en plastique de la chose réelle ». Il n'y a pas de nature, juste des natures mortes.

La proposition présente un certain nombre d'avantages, en commençant par celui d'affranchir l'humanité d'un dangereux bovarysme à l'heure de bouleversements environnementaux bien réels. Cependant, elle crée également une pente glissante vers les pires dérives : s'il n'y a plus de nature, il n'y a plus rien à protéger, et l'humanité a le champ libre pour mener à la baguette de son intelligence un monde qui lui appartiendrait. C'est pour cette raison que la philosophe française Virginie Maris propose de « penser la nature dans l'anthropocène », ainsi que l'annonce le sous-titre de son essai La Part sauvage du monde. Penser qu'une part sauvage du monde persiste offre, selon elle, certains garde-fous bienvenus : « Penser l'extériorité de la nature, c'est accepter de se donner des limites, de borner notre empire. Il convient pour cela de repenser la frontière entre nature et culture, non plus comme une dichotomie mais comme une dialectique : un espace d'échange, de dialogue, de réflexivité. » Rappelant que, en excluant l'Antarctique et les Grands Lacs, « il n'existerait que 23,2 % de terre peu impactée par les activités humaines, après une perte catastrophique de presque 10 % entre 1990 et 2016 », Virginie Maris nous invite à ne pas congédier trop rapidement une notion pouvant encore servir de frein.

Annoncer la « fin de la Nature » revient pour la philosophe de l'environnement à « la triste répétition d'un vieux fantasme de toute-puissance ». C'est notamment le météorologue Paul Josef Crutzen, célèbre pour avoir introduit le terme « anthropocène » en 2000 avec le biologiste américain Eugene F. Stoermer, perpétuant quelques réflexes prométhéens. Virginie Maris le cite lorsqu'il affirme en 2011 une curieuse prétention omnipotente en annonçant que, « dans cette nouvelle ère, la Nature, c'est nous ». Mais, en envisageant l'anthropocène comme une éventuelle « période idéologique » plutôt que « géologique », Viriginie Maris ne biaiserait-elle pas le débat en en faisant moins un constat scientifiquement étayé qu'un « projet » ou une version 2.0 d'un rapport vampirique à la nature ?

« Étrange étrangeté »

Timothy Morton préfère penser que la catastrophe a déjà eu lieu et que, dès lors, un frein ne nous serait d'aucune utilité. C'est le fondement de ce qu'il nomme une « écologie sombre » : « La nature en tant que telle nous apparaît lorsque nous la perdons, et nous est connue en tant que perte. » La disparition de la nature ne conduit toutefois pas nécessairement selon lui à l'abolition de toute altérité. Rejoignant ainsi Virginie Maris, le philosophe propose d'envisager le grand « maillage » des êtres vivants et des entités non vivantes comme la source d'une paradoxale « étrange étrangeté ». En pensant l'interconnexion des organismes et de tout ce qui les environne, Timothy Morton dissout la notion de personne et peut ainsi affirmer : « Puisqu'il n'y a pas de moi (solide, durable, indépendant, singulier), nous sommes l'étrange étranger. »

C'est tout l'intérêt d'une lecture croisée de La Part sauvage du monde et de La Pensée écologique : l'un comme l'autre déplacent sur le plan d'une écologie de la pensée le débat qui anime l'écologie pragmatique et sépare d'un côté les préservationnistes, défenseurs de zones naturelles, et les conservationnistes, militant pour un maintien globale de la biodiversité.

Photo : © JACQUES DEMARTHON/AFP

À LIRE

LA PENSÉE ÉCOLOGIQUE, Timothy Morton, traduit de l'anglais par Cécile Wajsbrot, éd. Zulma, 272 p. 20 E.

À LIRE

LA PART SAUVAGE DU MONDE, Virginie Maris, éd. du Seuil, « Anthropocène », 264 p., 19 E.

CRITIQUES DE LA MAISON PURE

Le verbe « habiter » est trop souvent conçu comme un état de fait : quels que soient nos choix et nos moyens, on habite le monde, et voilà tout. À l'heure où la Terre sort de ses gonds, le mot perd toute évidence, et cela peut être une chance. « Vivre dans un monde abîmé » : tel est le titre du dernier numéro de la revue Critique (Minuit), avec des contributions de Frédérique Aït-Touati, Flora Katz, Baptiste Morizot ou Marielle Macé - qui publie par ailleurs chez Verdier, entre littérature, politique et écologie, Nos cabanes, ces fragiles abris que nous avons toujours fabriqués autour de nous mais dont nous avons parfois oublié la dimension vitale. Pour cela, il faut plus que jamais de l'art. L'esthétique n'est pas originellement la science de l'art ou du beau, mais celle des sensations. Et que percevons-nous donc, si ce n'est ce qui nous entoure ? Esthétique et écologie sont siamoises, et de plus en plus de livres se lovent entre elles. Dernièrement, Paul Ardenne a recensé des travaux contemporains témoignant d'Un art écologique (Le Bord de l'eau). De son côté, Guillaume Logé plaide pour une Renaissance sauvage en art (PUF, en vente le 3 avril) - avec de justes intuitions mais aussi une dommageable inclination pour le prêche. L'imaginaire du « sauvage » est d'ailleurs une grande préoccupation éditoriale du moment. Dernier exemple en date : le collectif L'Homme sauvage dans les lettres et les arts (Presses universitaires de Rennes).H. A.

Tout en carbone

Entre histoire, sciences et philosophie, voici un livre qui pense non « sur » l'écologie, mais écologiquement. Non un essai sur le carbone, mais sa « biographie » sur le temps long, dans tous ses états et usages - d'une folle plasticité. Le carbone est en effet à la fois partout autour de nous, souvent devenu nocif (plastiques, énergies fossiles...), tout autant qu'il nous traverse et nous constitue intimement (en tant qu'élément fondamental du vivant). Il est en notre coeur, en nos fantasmes (le diamant), et en nos mains aussi. Par les diverses techniques qu'il fonde, notre espèce s'est projetée hors d'elle - à commencer par le noir de fumée qui fut le premier vecteur de nos dessins et écritures. H. A.

CARBONE. SES VIES, SES OEUVRES, Bernadette Bensaude-Vincent et Sacha Loeve, éd. du Seuil, « Sciences ouvertes », 350 p., 24 E.

Noms d'un chien !

En 1985, Donna Haraway, philosophe et primatologue américaine, a renouvelé le féminisme radical avec son Manifeste cyborg. Dans cet essai-ci, depuis longtemps introuvable, elle mélange le journal intime à une réflexion sur la relation des hommes et des chiens - et plus largement des espèces compagnes coévoluant avec la nôtre. Darwinienne insolente, Donna Haraway est à la fois profondément drôle et instructive, tentant de convaincre ses lecteurs « des raisons pour lesquelles [elle] considère l'écriture canine comme une branche de la théorie féministe, ou inversement. » On pourra aussi se reporter à Homo canis. Une histoire des chiens et de l'humanité, de Laurent Testot (Payot), qui retrace la manière dont les espèces humaines et canines, dans le temps long, se sont réciproquement modelées.

Eugénie Bourlet

MANIFESTE DES ESPÈCES COMPAGNES, Donna Haraway, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jérôme Hansen, éd. Flammarion, 168 p., 17 E.