Leur lot quotidien

Leur lot quotidien

Loin d'être tombé en désuétude, le journal intime demeure un exercice pratiqué par de nombreux auteurs, entre humilité et narcissisme, rétention et publication. Moins un genre qu'un espace dont chacun a un usage singulier : une salle d'archives, de jeu, de gym...

« C'est vrai que j'ai regardé "passer les bateaux où je ne monterais jamais". Paresse ? Impatience ? Orgueil de rater mon coup ? » Écrivain raté de son propre aveu, Matthieu Galey a pourtant laissé à sa mort une oeuvre majeure : son journal. « Document irremplaçable sur le monde littéraire du XXe siècle [...] témoignage poignant sur une vie amoureuse marginale et sur un combat courageux contre la maladie » pour François Dufay, écrivain et critique à L'Express, il n'est paru qu'à titre posthume, amputé de quelques passages par lui-même, sa famille et son éditeur Grasset, passages rétablis dans la version intégrale qui sort aujourd'hui dans la collection « Bouquins ». Galey l'a tenu pendant trente-six ans, ne l'interrompant que le soir de sa mort en y laissant comme une épitaphe cette ultime notation : « Dernière vision : il neige, immaculée assomption. » François Dufay prophétisait : « Son oeuvre posthume pourrait bien survivre à celles de beaucoup de ses contemporains plus célèbres en leur temps. »

Étrange destin que celui de ces journaux, genre littéraire indécis et ouvert, que certains (André Gide) cisèlent comme leur statue pour la postérité quand d'autres les laissent courir au fil de la plume sans jamais y revenir, que certains censurent eux-mêmes quand d'autres (Paul Léautaud) y laissent enfler exhibition et méchanceté, dont certains font un laboratoire d'écriture quand d'autres (Samuel Pepys) égrènent une collection de faits neutres, où certains ne parlent que d'eux-mêmes (Julien Green) quand d'autres s'en servent pour ausculter le monde. Il en est des touffus et des maigres, des anthumes et des posthumes (les frères Goncourt), des intégraux et des censurés...

Pourquoi ce besoin de noter au jour le jour les faits de sa vie ? Quel mélange de narcissisme et d'humilité pousse tel ou tel à penser que le simple déroulé de son existence peut fasciner les foules ou tel ou tel à se dépeindre dans ses moindres faiblesses ? Combien de textes sont encore enfouis dans les cahiers ou les ordinateurs d'auteurs qui n'osent ou ne souhaitent pas les rendre publics ? « La littérature est un iceberg dont la partie immergée sont ces journaux secrets », dit Pierre Bergounioux.

Ne pas retoucher

En 1980, Pierre Bergounioux, justement, décide d'écrire son journal. « J'avais 30 ans et je me suis dit que celui que je serais plus tard aurait besoin de retrouver dans leur état ces heures fugaces. » Le projet naît d'un autre texte, remis solennellement par sa mère au jeune adulte qu'il était : il s'agissait des cahiers écrits par son père, dans lesquels ce dernier notait les réflexions qu'il faisait sur lui et sur son frère. « Ce regard révélateur jeté sur la confusion de mon adolescence m'a fait découvrir le monstre que je ne crois pas avoir été. » Depuis, il note à son tour, poussé par l'idée de valoriser le fait, rien que le fait. « J'essaie de dire ce qui est. Il s'est passé tel jour telle chose dans ma vie, et je veux porter ce fait dans la lumière nuptiale de l'évidence. » Ces traces inscrites sur-le-champ sont les seuls témoins d'une réalité que la mémoire travestit forcément. « C'est de cela que nos vies sont faites. Je fais confiance au contemporain de ce temps réel, aussi maladroit qu'il puisse être. Même si j'ai des réserves sur le discernement du morveux que j'étais, c'est lui qui a été confronté à cette heure qu'il consigne. » Dans ce projet, éminemment personnel, le monde intervient peu. « Je n'ai ni la culture ni la réflexion qui me permettraient de dire des choses essentielles sur mon époque. »

C'est un esprit inverse qui a guidé Éric Chevillard, lequel s'est mis à tenir tous les jours un blog, version moderne et publique du journal, dans lequel il s'autorise parfois à mentir : L'Autofictif. Est-ce d'ailleurs un journal ? « Cela tient au moins autant du carnet de notes ou du recueil d'aphorismes que du récit de ma vie. » Quotidien, ce texte souvent très drôle est un journal contraint, un journal avec des règles. Tous les jours, Chevillard met en ligne trois fragments, souvent assez courts. « Ce n'était pas un jeu oulipien, mais un équilibre que j'ai instauré pour éviter justement la surabondance qui caractérise trop souvent l'écriture sur Internet. L'idée était aussi pour moi, écrivain, d'en finir avec le contretemps de l'écriture romanesque habituelle, où une phrase écrite tel jour ne fera son effet que quelques mois plus tard. Là, avec le blog, l'effet est immédiat. Je peux en plus me permettre un jeu entre les trois fragments, avoir une stratégie d'écriture et faire se côtoyer des choses importantes, des blagues, casser l'émotion. » Autre règle : ne jamais retoucher. « C'est parfois bon, parfois moins. Tant pis, je laisse. Ma seule "tricherie", c'est parfois de prépublier quelques billets d'avance. »

À côté de cet exercice, qui connaît ensuite une existence de papier chez l'éditeur bordelais L'Arbre vengeur, Chevillard tient un journal personnel, une « sorte d'encéphalogramme de la vie, un fil d'existence sur la longueur ». Tous les jours depuis dix ans, il note une phrase dans un cahier, qu'il relie à celle de la veille par un simple « puis », notant aussi bien un fait insignifiant ou une simple anecdote qu'un drame de sa vie. « Je voulais prendre ma vie en charge alors que mes romans sont peu autobiographiques. Mais la démarche n'est pas du tout la même. Dans L'Autofictif, je suppose qu'il y a quelque chose d'intéressant pour le lecteur. Dans mon journal, c'est très anecdotique et c'est la longueur qui donne éventuellement un sens au tout. En plus, cela me dégage le terrain de phrases et d'idées qui arrivaient dans mes livres de façon forcée et qui n'y avaient pas leur place. »

Dominique Noguez aussi écrit pour lui un journal qu'il n'a livré jusque-là que par toutes petites bribes. Il l'a commencé à 19 ans « parce que je vivais des moments sentimentaux difficiles, que je me laissais aller à des rêveries, à des fantasmes ». Il écrit alors à la main, sur des cahiers de trois cents pages ; il en possède désormais une vingtaine, qu'il a remplacés depuis 1991 par le plus moderne ordinateur. « Quand je voulais être écrivain, je pensais que mes livres ne seraient que des accompagnements de mon journal. Il est à la fois intime et extime. En fait, en l'écrivant, je ne cesse de m'interroger sur ce que c'est qu'un journal. » Il y écrit tout et quand il en a envie, sans se contraindre à une périodicité : détails quotidiens, aphorismes, pensées, choses vues, analyses politiques... « C'est une forme très libre justement parce que la publication n'est, quand j'écris, pas envisagée. Du coup, il y a forcément pour certains de mes proches des passages très injustes mais que je m'interdis de retoucher (sinon en note si un jour ils étaient publiés) parce que, lorsque je les ai écrits, ils disaient quelque chose de moi. » Ce vaste opus gardé pour lui, Noguez a commencé à le distiller par fragments. Va-t-il tout publier ? Il hésite, y pense, sans être décidé. On le lui demande parfois. Mais il craint d'un côté l'exposition intime, de l'autre de se fâcher avec des gens.

Vivre deux fois

La question de la publication intervient toujours à un moment ou à un autre dans la vie du diariste. Pierre Bergounioux s'est laissé forcer la main sans trop de résistance. « J'en avais donné une dizaine de pages à une revue. Mon éditeur les a lues et m'a demandé à voir le reste. Je le lui ai montré, en lui demandant de tailler dans le vif. Il a tout gardé. » Et du coup a laissé les jugements et les regards jetés sur la vie des autres. En sont-ils blessés ? Faut-il s'en préoccuper ? Pierre Bergounioux prend de la hauteur. « J'y pense et je réprime telle vivacité ou tel mouvement d'humeur : ils sont passagers par essence, et l'écriture les fige. À quoi bon alors ? L'écriture nous rend plus sages. »

Marc Lambron publie cette année, sans aucune retouche, Quarante ans, son journal de l'année 1997, celui de ses 40 ans publié l'année de ses 60. « En 1997, entre deux livres, j'ai tenté une expérience : tenir au jour le jour un journal. J'avais envie de m'ébrouer autrement qu'à travers un roman. Le journal m'intéresse parce que c'est une oeuvre ouverte. Il est tributaire de l'aléa et on ne sait pas ce qu'il y aura dedans : si le style unifie ce qui est raconté, il n'y a pas de construction. Et c'est un genre du double. Vous allez à un dîner et vous le racontez le soir. Les événements sont vécus deux fois, comme un reflet et son miroir. » Cette publication vingt ans après a aussi été retardée parce qu'« il y a eu cette année-là un événement intime capital, la mort de mon père. J'ai laissé faire le travail de deuil. Aujourd'hui, je lis ce journal autrement. C'est un peu comme si je regardais une photo. J'y incorpore de la nostalgie. Suis-je un autre ou non ? J'ai surtout été frappé par la stabilité du décor. Notre monde est à peu près le même qu'en 1997. Certes, la société est beaucoup plus télématique, mais nous sommes comme alors dans une société de paix civile, et le paysage mental est resté le même, notamment dans la société littéraire que je fréquente. C'est ce qui m'intéressait aussi : que sent-on de l'histoire quand on a ainsi le nez sur la vitre ? J'ai essayé de ne pas faire un journal autocentré. Une certaine pudeur m'a interdit par exemple de parler de ma vie conjugale et familiale ».

Le journal existe à côté de l'oeuvre. Il peut s'en nourrir, il peut la nourrir. Il est souvent plus libre, moins construit, plus vrai aussi. L'écrit-on comme ses autres livres ? Pierre Bergounioux voit le sien très proche de ses romans. Éric Chevillard moins. « Le travail n'est pas le même. Je prends plus de notes que ce que je publie. C'est une démarche, une façon d'être. » Pour Catherine Cusset, le journal est au contraire un prolongement de l'écriture du roman, presque un travail de deuil. « J'ai eu une énorme difficulté à quitter l'écriture de mon dernier roman, L'Autre qu'on adorait. Alors j'ai tenu un journal. Je ne l'ai jamais fait que dans des périodes de séparation, que ce soit une séparation d'avec quelqu'un ou d'avec un livre. J'y mets en vrac des réflexions, des remarques littéraires, les coulisses du roman. C'est un laboratoire qui précède ou finit l'écriture. Je n'arrive pas à me sevrer et j'en ai à ces moments-là un besoin très fort. Mais cela a-t-il de l'intérêt pour un autre que moi ? Je n'ai publié qu'un bout de journal, dans New York, journal d'un cycle. Je crois à la littérature que l'on travaille, pas à la note plus ou moins hâtive et qu'on ne retouche pas. Je lis peu de journaux et, quand cela m'arrive, cela m'ennuie souvent. On peut, on doit dégraisser. Pour décider si je publierai un jour le journal de mon roman, je le reprendrai dans quelques années, je le relirai et couperai beaucoup, comme j'ai fait pour New York, journal d'un cycle. »

Se « rassembler »

Autant d'écrivains, autant de journaux ? Autant d'envies de journaux ? Ils sont nombreux aussi à tourner autour. Laure Murat y touche presque malgré elle. « Je ne tiens pas de journal, intime ou littéraire, et n'ai jamais pu aller au-delà de la troisième ou quatrième entrée, dit-elle. L'exercice me tombe des mains. Ma seule tentative (avérée et publiée) est intégrée à mon dernier livre, Ceci n'est pas une ville, lecture de la ville de Los Angeles qui pose la question : que veut dire tomber amoureux d'une ville ? Le livre juxtapose "chapitres" et "journal de bord", dans une alternance entre espace et temps. » Francois-Olivier Rousseau est plus tenté mais ne cède guère plus : « C'est une tentation qui m'accompagne depuis de longues années, explique-t-il, et, en tant que lecteur, les journaux des autres sont parmi mes lectures préférées. Je crains, dans les périodes où j'écris, de ne pouvoir alimenter deux feux, un livre et un journal... La solution serait peut-être alors d'interrompre le journal. » Certains le tiennent mais ne le publient pas, comme François Taillandier : « J'ai tenu et je tiens un genre de "journal intime" depuis 1980, avec des intermittences. Il comporte des réflexions sur mes lectures, sur le roman, sur ma vie quotidienne, sur la politique, parfois des choses plus intimes. C'est une façon de me "rassembler", de faire le point. Résultat : un gros stock de cahiers, que je détiens toujours sans jamais les rouvrir. Mais je n'imagine pas une seconde que cela puisse jamais être publié et je ne vois pas qui cela intéresserait... J'ai trois enfants, et je ne voudrais pas qu'à ma mort ils se retrouvent propriétaires de tout ce fatras, se demandant à leur tour ce qu'il faut en faire. J'ai choisi une solution médiane : à mes moments perdus, je recopie sur un fichier d'ordinateur ce qui me semble présenter peut-être quelque intérêt... Et je me débarrasse des cahiers eux-mêmes. J'en ai déjà éliminé quatre ou cinq. Mais cette solution n'en est pas une, le vrai courage serait de tout faire disparaître ! »

Un réservoir de possibles

François Vallejo aussi évolue dans cet entre-deux. « Sans tenir ce qu'il est d'usage d'appeler un journal, je dois reconnaître que quelques pratiques marginales d'écriture pourraient s'y apparenter : j'ai l'usage des notations, que j'appelle mon matriciel, sorte de réservoir d'idées ou de possibles, où se mêlent des suggestions de projets, des réflexions vagues ou précises, générales ou singulières, ce qui se rapprocherait plus du journal extime de Michel Tournier que du journal intime, même si la matière personnelle s'y engouffre quelquefois. » Lui non plus ne songe pas à la publication. « C'est un carburant cantonné dans son réservoir et pas répandu sur la route. J'ai aussi la pratique des listes, listes mêlées de bouteilles, de livres, de plats, tout ça pour moi. » C'est à un public restreint qu'il destine en revanche une dernière pratique personnelle. « Je fais occasionnellement paraître, dans une toute petite revue confidentielle et amie appelée L'Iresuthe, des paradoxes et apophtegmes que j'attribue à un hétéronyme, mon double, sous le nom de "Pensées et opinions de Franz-Francisco". Ces séries de phrases, plutôt absurdes ou nonsensiques, sont tirées de ma conversation, d'un échange spontané, oral ou écrit, ou encore d'un surgissement inattendu. Elles commentent le moment, en le haussant vers une philosophie fantaisiste et provisoire, font reluire nos idioties personnelles et collectives, finalement me ressemblent beaucoup, sans se croire, peut-être à tort, l'expression de ce qu'on confie à un journal. »

Journal auquel on peut aussi ne pas confier grand-chose. Évoquant une journée de chasse médiocre, Louis XVI, dans son journal, à la date du 14 juillet 1789, avait seulement noté un laconique « Rien ». Il est vrai que ce n'était pas un écrivain.

 

Photo : Adaptation cinématographique du Journal de Bridget Jones © Universal Pictures/StudioCanal/ Collection Christophel/Via AFP

À LIRE

CARNET DE NOTES, 2011-2015, Pierre Bergounioux, éd. Verdier, 1 216 p., 38 E.

L'AUTOFICTIF À L'ASSAUT DES CARTELS, Éric Chevillard, éd. L'Arbre vengeur, 220 p., 15 E.

CECI N'EST PAS UNE VILLE, Laure Murat, éd. Flammarion, 190 p., 16 E.

Nos livres

À lire : Le dictionnaire des émotions ou comment cultiver son intelligence émotionnelle, Tiffany Watt Smith, traduit de l'anglais par Frederick Bronsen, éd. Zulma essais

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