Jouer aux solitaires

Jouer aux solitaires

Dans leurs cellules, les moines médiévaux inventèrent de nombreux jeux textuels pour occuper et raffiner leurs méditations. Sur un mode plus profane, cruciverbistes et oulipiens perpétuent ce recueillement et cet oubli de soi.

Se retrouver seul est toujours dangereux ; on connaît l'épisode du Merlin de Robert de Boron, où un prêtre fornicateur, découvert et humilié, quitte la ville et va dans la campagne pour prendre la mesure de sa situation. Là, il glisse rapidement du désarroi au désespoir, et du désespoir au suicide. L'auteur conclut sentencieusement : « C'est pour cela que le conte recommande que jamais un homme bouleversé ne fuie les gens, car le diable investit plus aisément les gens solitaires que les autres. »

La solitude n'a pourtant pas toujours été négative. Les premiers temps du Moyen Âge sont marqués par la figure des saints ermites qui se retirent de toute société pour se consacrer à Dieu ; mais le monachisme de l'Occident médiéval, s'il privilégie la solitude, veille à regrouper les moines dans les offices et les repas pris en commun ; ils sont certes solitaires, mais épaulés par leurs frères et la règle monastique. Il y a un certain paradoxe à parler d'un « couvent de moines », qui n'est étymologiquement rien d'autre qu'un regroupement d'isolés : le mot « moine » vient du grec monos, alors que le couvent est une « convention », une « réunion ».

Techniques de rumination

Cette unicité est aussi celle de la prière ; le moine a pour unique vocation de prier Dieu, et ce seul objectif comble son unique besoin La solitude engendre la rumination, la capacité à renouveler de façon inépuisable la méditation du texte entendu ou lu. La solitude peut être écoute intérieure de la parole divine et joie de tisser ses mots à la louange universelle. Dans ses Louanges de la Sainte Croix, le moine carolingien Raban Maur compose son poème comme une planche, un carré de vers dont chaque ligne a le même nombre de lettres - premier exploit. Pensant la Croix, il la symbolise avec toute sorte d'éléments dessinés à même la page : des anges, des cercles, des lettres même qui créent un second texte, proprement crucial ; mais chacun des secteurs ainsi déterminés découpe, dans la chair du texte, un nouveau discours, dégage un nouveau sens, le texte ainsi délimité jouant tantôt à être palindrome horizontal et vertical, tantôt à être signature du poète, tantôt les deux. Chaque planche est de plus accompagnée d'un vaste commentaire qui dégage le sens profond de ce qui est proposé.

La méditation devient ainsi autant le texte rédigé que l'exercice de déchiffrage auquel est soumis le lecteur. La lecture et l'écriture solitaires se transforment en méditation, focalisées avec art autour d'un objet texte, dont la complexité fait la valeur. On trouvera une même attitude dans La Nuit obscure de Jean de la Croix, poème amoureux qui est en fait une prière mystique, et dont il appartient de lentement pénétrer le sens, à la fois caché et affleurant.

L'essentiel cependant est de superposer les sens et les systèmes de références ; des grands rhétoriqueurs font des poèmes où on lit, en plus, les notes de la gamme, ou toutes les lettres de l'alphabet : une prière à la Vierge commence par « A dmirable B eaulté C élique » Destrées et poursuit jusqu'au bout son inventaire ; une autre se prête à toutes les transformations possibles ; tous les vers, presque tous les mots, peuvent être permutés, gardant toujours rime et raison, et offrant plus d'un million de poèmes possibles en huit vers seulement Meschinot. Dans ces cas précis, le poème, un simple huitain, vise à concentrer en lui toutes les prières, toutes les actions de grâce, presque tous les pèlerinages : c'est paradoxalement le flux de Péguy que l'on retrouve dans ces textes miraculeusement brefs. Poésie, dévotion, qui, à la façon des fleurs japonaises en papier dont parle Proust, s'épanouit non pas plongée dans l'eau, mais livrée à la solitude ; parce que c'est là qu'elle s'est conçue : un poème est un monde enfermé dans un homme.

Goût de la combinatoire

Avec le temps cependant, la présence de Dieu s'atténue dans la solitude, et l'homme se trouve vraiment seul, à jouer avec des mots qui ne sont plus que les siens, à leur chercher du sens, puisqu'ils n'en ont plus. Une version moderne de ce jeu se trouve dans la passion de Perec pour les mots croisés : proposer une grille sans case noire, un pavé de texte à découvrir, où s'entrelaceraient les mots selon des affinités mystérieuses ; et, pour la définition, organiser un texte qui lui-même demande à être déchiffré : la virtuosité du cruciverbiste - j'entends ici celui qui compose la grille - est autant d'agencer les mots, travail de marqueterie, que de proposer une définition qui relève de la devinette, de l'énigme.

Le bonheur n'est plus tant dans la résolution d'une énigme que dans la mise en place d'une combinatoire élaborée ; il est révélateur que, de Perec à François Le Lionnais, la grille du cruciverbiste soit parente de l'échiquier, qui peut devenir une structure abstraite - qu'on se rappelle Le Joueur d'échecs de Stefan Zweig : plus rien n'y compte alors que la place des pièces figurée dans la tête, et le jeu vertigineusement rapide qui permet d'échapper à la folie carcérale par l'obsession. C'est à jouer des parties fictives, à rejouer des coups exemplaires, mais surtout à jouer contre soi que l'on se surpasse. Poussé par l'instinct de survie, le personnage de Zweig trouve une dynamique de la solitude parente de celle, née de la foi, qui animait Raban Maur ; on passe du vertige mystique à l'expérience logique : on le sait depuis Œdipe, il y a quelque chose de vital à résoudre les énigmes et à imbriquer les sens, à se comprendre et à se retrouver soi-même.

Prestidigitation en coulisse

Cette dimension vitale s'atténue vite, car l'homme n'est pas naturellement en proie aux vertiges métaphysiques. La solitude peut être simplement une coulisse, dans laquelle on prépare le tour qui suscitera l'admiration du public ; il n'est plus question alors de la grandeur de Dieu ou de la magie des mots, on est simplement dans la prestidigitation. Une version populaire se retrouve dans le rébus, jeu figuré où il s'agit de lire derrière un dessin un texte. On connaît le « G a » G grand, a petit, j'ai grand appétit dès le milieu du XVIe siècle, et le seigneur des Accords, dans ses Bigarrures, multiplie des exemples de ce type qui, s'ils sont parfois édifiants on a des rébus pieux, sont souvent familiers et sans apport sensible. Ce qui est effort de solitaire revêt insensiblement une dimension sociale, le texte peut recouvrir également du temps, du nombre ou de l'espace ; du temps, avec les « chronogrammes », qui se pratiquent dès le XVIe siècle, et invitent à additionner les lettres/chiffres romains pour indiquer une date. On trouve cela dans des poèmes certes : « AffIn que soIt haVLteMent hébergé [1057] / L'esprIt des Corps qVe partoVt on enterre [161] / PoVr Le bon brVyt de PIerre de BaVgé : [66] / VIVe Le roy et en CIeL et sVr terre [217] / Les lettres mises en arroy / Feront l'an du trespas du roy [1501]. » Mais également sur les cloches ou les frontons des bâtiments officiels, façon élégante de signer la fondation d'un monument, de garder la mémoire d'une visite : le secret des cabinets donne lieu à un tour de force public, destiné à l'interrogation du quidam et au divertissement de l'érudit.

Qu'il s'agisse de la charade à rire ou de l'énigme sculpturale à déchiffrer, c'est dans le silence de la solitude que naît, bizarrement, une parole d'une autre densité. Il est toujours risqué de parler seul : le poète s'y essaie, s'imaginant avec Dieu, contre lui-même ou face à d'autres hommes ; tant il est vrai, bien avant Pascal, que « tout le malheur des hommes vient d'une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre ».

 

Photo : © CAIA IMAGE/SCIENCE PHOTO LIBRARY/Via AFP

À lire

De laudibus sanctae crucis, Louanges de la Sainte Croix, Raban Maur, traduit du latin annoté et présenté par Michel Perrin, éd. Berg International, « Trois Cailloux », 1992 ép..

Perec/rinations, Georges Perec, avec la contribution de Bernard Magné, éd. Zulma, 94 p., 7,50 euros.

Le Joueur d'échecs, Stefan Zweig, traduit de l'allemand Autriche par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent, éd. Le Livre de poche, 94 p., 3,50 euros.

Langue, texte, énigme, Paul Zumthor, éd. du Seuil, « Poétique », 1975 ép.

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Photo : Frantz Olivié © DR

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