Et Giono s'envola avec Virgile

Et Giono s'envola avec Virgile

Pris dans la chape de plomb de la guerre, l'écrivain se réfugie dans la lecture du poète latin.

En 1943, Giono entreprend de parler de Virgile et de rassembler des pages choisies de l'oeuvre du poète. Il a 48 ans. Écrivain à succès, son profond pacifisme né du traumatisme de 1914-1918 lui a valu deux mois d'incarcération lors de l'entrée en guerre de la France en 1939. Par la suite, ses politesses à l'égard de l'Occupant, ses jugements sans appel à propos des résistants vus comme des « assassins » et des « voyous », sa participation à certaines parutions collaborationnistes, quelques mots aussi fameux que malheureux - « Je préfère être un Allemand vivant qu'un Français mort » - et son peu d'empathie pour le sort réservé aux Juifs - « [...] je me fous des Juifs comme de ma première culotte » - le désignent comme un adversaire de taille aux yeux des Français luttant pour la libération du pays. Il connaîtra d'ailleurs de nouveau la prison entre septembre 1944 et janvier 1945, et des années amères ensuite, mais qui lui permettront de fouiller plus encore la nature humaine et d'accoucher de chefs-d'oeuvre comme Un roi sans divertissement ou Le Hussard sur le toit.

Il n'est pas question pour moi d'intenter ici un procès à un des auteurs que j'admire le plus. Il n'est pas question non plus de l'excuser : je n'en ai ni la valeur morale ni les moyens. Mais il n'est pas inutile de rappeler que, dans ces années où il était moins simple de se comporter humainement que dans d'autres temps plus clairs, Giono s'est révélé faillible, mordu au sang dans sa jeunesse par les crocs de l'Histoire, préférant le retrait à Manosque à l'affrontement direct avec le mal. Et en 1943, tandis que l'Europe s'effondre, c'est à Virgile que choisit de rendre hommage Giono. Virgile, l'homme du nord de l'Italie ayant vécu deux mille ans plus tôt et qui mourra dans les Pouilles, au retour d'un voyage en Asie Mineure entrepris pour nourrir L'Énéide, son grand-oeuvre.

Si j'insiste sur les dates et la géographie, c'est pour souligner qu'en choisissant l'oeuvre d'un auteur de l'Antiquité, Giono s'abstrait de son temps présent, à la fois létal et trop proche, et d'un espace que ce même temps a contribué à meurtrir. À la violence de l'événement, fleuve de boue et d'éclisses, Giono préfère l'éternité que construit l'entassement patient des siècles : les voies alors y prennent l'accent des mythes, les hommes disparaissent derrière les silhouettes et les âmes, les poètes derrière leurs vers : ne demeure qu'une quintessence d'humanité, paillettes d'or acérées ou rondes, au fond du grand tamis. Giono choisit l'engagement de la durée et non celui de la contingence, de même qu'il choisit le paysage plutôt que le pays, les saisons et les météores plutôt que la patrie. Virgile devient alors tout à la fois un frère lointain, un modèle, un miroir, un défricheur dont il conviendra de reprendre la trace et le regard, la patience et l'odorat.

Les pages élues par Giono sont familières pour qui a travaillé jadis, sur les bancs latinistes, son Virgile : s'y retrouvent les passages les plus fameux des Bucoliques, des Géorgiques, de L'Énéide. On pourra y voir se déployer ce que personne encore n'avait nommé le « sentiment de nature » et l'« invention du paysage » dont le poète mantouan a contribué à écrire la préhistoire. On pourra aussi aller sur des sentiers et des mers où sans cesse surgissaient déesses, dieux, magiciennes et pythies qui, pour se désennuyer un peu, jouaient du bout des doigts avec la vie des hommes comme avec des mies de pain à la fin d'un trop long festin. Mais l'essentiel n'est pas là : ce qui touche et empoigne, c'est la préface qu'écrit Giono : plus un livre d'ailleurs qu'une préface, mi-essai mi-roman, un autoportrait en creux plutôt qu'une introduction, un cadre ouvragé, aux mille nuances et richesses, qu'on admire autant que la peinture qu'il enserre. Pour tout dire, une merveille.

Proposant Virgile à la lecture de ses contemporains (1), Giono ne fait pas écho au penchant pétainiste pour une terre supposée ne pas mentir, et au détour d'une ligne il est même permis de déceler une pique lancée vers ceux qui voient en l'amour de la ruralité et sa fréquentation la source d'un renouveau national quand, à propos des Géorgiques, il écrit : « [...] on se rend compte que le monsieur qui met sept ans à chanter la paix des champs ne prêche pas le retour à la terre, ou alors, vraiment, ça ne pressait pas. Non, c'est simplement un poète ; un mélange du monde et du nommé Virgile s'est produit : voilà tout. »

Dans ses lignes, ce sur quoi Giono cherche à mettre tout le poids, c'est la constitution du poète et la nature de la poésie. Dans le rapport matriciel entre le lieu, ce qui le fonde, l'ornemente, le parfume et l'enchante, et celui qui le fréquente résident le ferment, le foyer et le compas de l'acte poétique. Parlant de Virgile, Giono ne parle que de lui : « Je me suis toujours ajouté aux choses. Il n'y a pas une miette de réalité objective dans ce que j'écris, j'invente ma carte de géographie physique et politique, mon hydrographie et ma rose des vents, sans parler de ma chimie personnelle, et je place mes asiles de fous où je veux, au-delà des décrets préfectoraux. » Le poète est donc celui qui, enraciné dans le monde, parvient dans le même mouvement à faire manger celui-ci dans sa main, selon son humeur et son enchantement, comme un animal fantastique dont on redessine sans cesse les contours et dont on invente les haleines et la gestation.

Après avoir brièvement résumé la vie de Virgile, mais avec des mots contemporains, Giono se transporte dans le Manosque de son enfance et brosse quelques portraits sublimes d'originaux, Jeanne de Buis, la Colomban, le marquis de Beauvoir, Beaumont, personnages dont il esquisse à peine les traits et l'histoire, comme s'il faisait s'agiter sur les tréteaux d'une foire quelques figurines afin de nous appâter, nous public, en nous invitant à entrer sous la tente afin de les retrouver plus tard dans un spectacle d'une ampleur autrement majestueuse, romanesque pour tout dire. La ville est là, simple et tranquille, oserions-nous écrire, sous ses toits de tuiles roses, dans l'embrouillé lacis de ses rues angustiées, dans les jardins clos et les vergers dont les aigrettes dépassent des hauts murs sur lesquels s'étale « une nuit grasse beurrée légèrement de vert ». Les Hespérides ne sont pas loin, non plus que les divinités grimées en paysans brunis qui emportent contre leur poitrail, sous le coton embaumé de la sueur du jour, le crépuscule et ses rougeurs. Les pommes sont remplacées par les coings, « fruit haschisch blond, filandreux, aigre, qui asséchait [la] salive [des jeunes maraudeurs] comme un désert et [les] laissait à la fin la gorge plâtrée d'un mortier de sucre et de musc », fruits d'or stupéfiants qui apportent ivresse et savoir, vertige et connaissance. Car tout est accordé aux enfants, qui passeront ensuite leur vie entière à désapprendre : « L'enfance, note Giono, nous a donné une fois pour toutes notre teneur en poésie » ; « Tel qui, plus tard, limitera sa vie à vendre des casquettes bouleverserait le monde avec un seul de ses rêves secrets ».

Ainsi donc sont jetés les dés, et si on n'y prend garde nous risquons fort de devenir tous de sublimes perdants, et même si certains feront fortune en vendant lesdites casquettes, en collectionnant les propriétés, les pièces d'or, et les commodes mazarines, en alignant des chiffres sur des colonnes de papier, comme le jeune Giono avait commencé à le faire à 16 ans, ils n'en seront pas moins au bout du compte les dindons d'une farce qui ne les emplira même pas. Ce que rapporte Giono quand il évoque son entrée dans ce qu'on n'appelait pas encore la « vie active » - une si étrange formule -, c'est la découverte d'un « monde habitable, sans noblesse, sans grandeur et sans joie » à l'image du « monde lunaire de la banque » dans lequel le novice contemple les « cadavres de [ses] collègues qu'[il] voit flotter au-delà de [ses] poètes ». Un univers asphyxiant dont la découverte lui procure « de grandes nuits de détresse ». Alors quoi ? Quel remède pour préserver la sauvagerie de l'enfance et s'en éblouir continuellement sinon la poésie, et en premier lieu celle qui sourd d'un Virgile adressé par la poste par les « bons Frère Garnier » contre un mandat de 95 centimes et reçu le 20 décembre 1911 ? Et quelle joie alors de savourer l'attente de la lecture, de la retarder cette lecture, d'attendre le bon moment, le bon jour, celui de la veille de Noël, « Noël la virgilienne, avec son étable, son boeuf, son âne et son enfant », et de se décider : « Je pris mon Virgile sous le bras et je m'en allais dans les collines. »

Les pages que Giono consacre à cette épiphanie de la lecture sont parmi les plus belles que j'ai lues de lui. On y assiste à la naissance d'un émerveillement, d'une vocation qui ne sait rien encore d'elle-même, tandis que se déploie le tableau de Noël, qui transforme êtres et paysages, les enveloppant d'une grâce bleutée, mystique et mythologique : « Aux hommes déjà mélangés de champs et de bêtes, le poète ajoutait les dieux. Ils n'étaient plus couverts de cuirasses d'or. Ils n'apparaissaient plus brusquement dans le chambranle des portes en déchirant l'air et la terre, messagers d'atroces nouvelles ; ils étaient comme de l'eau, aussi doux qu'elle, aussi prompts qu'elle à s'insinuer et à tout occuper, aussi frais, aussi violents que l'eau quand on la mêle à la chaux vive et qu'elle fait tout bouillonner. C'étaient vraiment des corps immenses. »

Le jeune Giono est là, devant nous, peint par le Giono d'âge mûr, celui de 1943, celui qui vit « à l'époque de l'orgueil », un temps qui « se signalera à l'attention des archéologues par des charniers superposés », et le Giono lucide et fatigué revient dans les muscles et l'esprit du jouvenceau de jadis, qui se gorgeait « d'admirable démesure », « tandis qu'autour de [lui] la terre chantait à l'unisson du livre [de Virgile] », qui soudain comprenait « que non seulement la lettre du poème était vivante, mais que l'esprit en était vivant aussi ».

Mais c'était la veille du noël de 1911, quand rien encore ne s'était effondré du monde. Autant dire il y a deux mille ans.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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