Baudelaire, de l'or dans la bile

Baudelaire, de l'or dans la bile

Une nouvelle édition des Fusées, fragments tardifs mêlant acrimonie et traits de génie.

La postérité est un pêcheur de lune. Elle fouille les vieux papiers des morts célèbres, en tire quelques feuillets et les vend à l'encan. Tout le fatras qu'un cerveau avait jeté en vrac sur la page se trouve ainsi sous la lumière. Le grand écrivain ne laisse pas seulement derrière lui ses livres : on lui taille sans qu'il n'ait rien demandé une peau nouvelle faite de bouts de chair dont il s'était défait çà et là et qui, cousus les uns aux autres, donnent à voir quelques aspects secrets de son âme. On le surprend en quelque sorte au bain, ou au sortir du lit. Baudelaire disparu n'a pas échappé à cela. À mesure que l'écho de sa mort démesurait sa silhouette, on lui faisait les poches. Détrousser le cadavre d'un écrivain est une activité licite : après tout les morts ont toujours tort, et c'est aux vivants qu'il incombe de décider ce qu'ils feront d'eux.

Je ne peux tout de même pas faire l'économie d'une interrogation : Qu'est-ce donc qui me conduit aujourd'hui à relire ces notes éparses que le poète des Fleurs du Mal avait consignées dans les dernières années de sa vie et qui sont regroupées sous les titres Fusées, Mon coeur mis à nu, inspirés d'Edgar A. Poe, complétées dans l'édition qu'en propose aujourd'hui André Guyaux par quelques fragments réunissant des règles de vie, Hygiène. Conduite. Méthode. Morale, des aphorismes et quelques notes prises à propos des Liaisons dangereuses de Laclos ?

L'honnêteté me pousse à dire que ma lecture est au plus haut point égoïste : au travers des mots de Baudelaire, c'est moi-même que je cherche. Même si l'agencement des textes dans cette nouvelle édition diffère de celui qu'avait adopté en 1951 Y. G. Le Dantec dans le volume de « La Pléiade » où je les avais découverts au tout début des années 1980, je retrouve l'esprit qui m'animait alors : je me croyais poète, et n'avais de cesse de chercher dans la littérature conseils et boussole. Rilke ne quittait jamais mes poches et tandis qu'autour de moi, dans le calme ciré des boiseries de la bibliothèque municipale de Nancy, des jeunes filles laissaient aller, pensives, leurs doigts roses autour de boucles de cheveux et leurs lèvres sur le bout de leur crayon, je lisais durant des heures les Mémoires de Casanova - car je voulais aussi une vie d'amour et d'aventure - et Baudelaire. Tout Baudelaire. Jusqu'à sortir du lieu, ivre de ses mots, ivre de ses vers, ivre de son ivresse, faisant mien son mot d'ordre : « Sois toujours poète, même en prose. »

Il ne faudrait pas se tromper en voyant, dans ce qu'Eugène Crépet dans la première édition de 1887 avait improprement nommé Journaux intimes, un objet d'une matière proche de celle des Pensées de Pascal où l'on devine le projet global, l'agencement et la progression d'un raisonnement. Rien de commun ici. Esquisses, croquis, traits fulgurants, gribouillages parfois, préceptes brefs, tout est là qui témoigne de l'esprit à vif du dernier Baudelaire qui regarde son siècle comme celui du vulgaire, de la bêtise, du bourgeois et de ce nouveau dieu, le progrès, qu'il abhorre, cette « doctrine de paresseux » qui consiste toujours à se reposer sur ses voisins pour qu'ils fassent la besogne. Ces feuillets sont le bassinet dans lequel le poète, condamné par la justice, honni par une presse officielle, stipendié par un régime politique médiocre, peut exprimer sa haine et sa souffrance, cracher d'entre ses lèvres une bile amère en courts jets successifs.

Dans une lettre à sa mère datée du 1er avril 1861, il évoque ce projet, Mon coeur mis à nu, « un grand livre auquel [il] rêve depuis deux ans ». Il souhaite y entasser toutes ses colères et affirme que, « si jamais celui-là voit le jour, Les Confessions de Jean-Jacques paraîtront pâles ». Deux ans plus tard, s'adressant toujours à Mme Aupick, il évoque de nouveau le projet de ce « livre de rancunes ». Tout chargé de violences et d'éclairs, il s'explique davantage : « Je tournerai contre la France entière mon talent d'impertinence. J'ai un besoin de vengeance comme un homme fatigué a besoin d'un bain. »

Ainsi le poète, seul contre tous, se sentant « comme étranger au monde et à ses cultes », seul contre la nation dont il s'extrait en même temps qu'elle l'a banni, concentre toute son énergie dans la fabrication d'un ouvrage qui n'aurait en quelque sorte ni fin ni début, dont l'écriture pourrait commencer « n'importe où, n'importe quand », mais dont la liberté d'entreprise serait aussi la limite majeure, car, comme il le note : « Il n'y a de long ouvrage que celui qu'on n'ose commencer. Il devient cauchemar. » Cauchemar pour celui qui, velléitaire ou affaibli, peine à entreprendre, ne cesse de se persuader que, « pour guérir de tout, de la misère, de la maladie et de la mélancolie, il ne manque absolument que le goût du Travail », et jette ainsi sur le papier des fulgurances, des poussières d'étoile, des jaillissements de braise. Mais cauchemar aussi saisi par le lecteur, lorsqu'il parcourt ces notes et approche alors les tensions, blessures, obsessions, d'un être écorché par la douleur.

Certes, on rit parfois quand Baudelaire affûte ses couteaux et taille en pièces, par des formules aussi malhonnêtes que radicales, George Sand, une « latrine », une « grosse bête », à propos de laquelle il ne pourrait s'empêcher, s'il la rencontrait, « de lui jeter un bénitier sur la tête ». Le sort de Voltaire est réglé également avec férocité : il est le « roi des badauds », « le prédicateur des concierges ». Les juges sont exécutés par une formule-guillotine : « La pédérastie est le seul lien qui relie la magistrature à l'humanité. » Baudelaire rêve aussi d'une « Belle conspiration à organiser pour l'extermination de la Race juive », et on lira avec amusement et instruction la note synthétique que l'éditeur consacre à cette prière afin de dédouaner tout à fait le poète de la responsabilité d'un voeu hélas prémonitoire et visionnaire.

Dans le catalogue de la détestation, les rubriques les plus féroces sont celles consacrées aux tenants du progrès dont le seul but, dans un « monde [qui] va finir », est que le fils devienne plus riche que « son infâme papa », que l'épouse soit « la gardienne vigilante et amoureuse de [son] coffre-fort », que la fille rêve dans son berceau qu'elle « se vend un million ». Les défenseurs des régimes démocratiques « absurdes et faibles », les opposants à la peine de mort qui ne voient pas combien cet acte contient la rédemption du coupable et de la société en son entier, la presse et ses lecteurs dégustant les journaux, « ce dégoûtant apéritif [avec lequel] l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin », sont aussi des cibles de choix. Mais, ce qui surprendra peut-être le plus les lecteurs, ce sont les propos que Baudelaire réserve aux femmes, qu'il traite à part, comme si elles composaient une espèce singulière, pas tout à fait humaine.

« La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable. » Naturelle dans le sens où sa vie n'est qu'une quête du contentement de ses besoins, manger, boire, se faire couvrir comme une femelle : « Elle est en rut et elle veut être foutue. » Baudelaire dénie aux femmes tout esprit, au point qu'il s'étonne qu'on puisse les laisser entrer dans les églises : « Quelles conversations peuvent-elles tenir avec Dieu ? » Il conviendrait davantage de les battre, comme il le propose abruptement, et si parfois l'amour nous tient à elles, c'est à mesure qu'elles nous sont étrangères : « Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste » veut tout aussi bien dire qu'il ne peut exister de femmes intelligentes à moins qu'elles ne soient des hommes, ou que ce que nous aimons en elles est la masculinité qui les gouverne.

On s'étonnera de cette volonté constante de souiller et de rabaisser la femme chez un artiste qui n'a eu de cesse auparavant de célébrer sa beauté, son mystère et sa sensualité. Dans le même temps et dans les mêmes textes, l'amour est sanctifié, dans sa dimension extrême d'accomplissement d'un crime qui est le plus voluptueux d'entre tous, crime qui mène à la douleur synonyme du plus haut des délices. Et pour que ce crime s'accomplisse, « on ne peut pas se passer d'un complice ». Baudelaire confesse par ailleurs avoir eu « le goût précoce des femmes. Je confondais, écrit-il, l'odeur de la fourrure avec l'odeur de la femme. Je me souviens... Enfin, j'aimais ma mère pour son élégance. J'étais donc un dandy précoce ».

N'y a-t-il pas dans ces phrases l'aveu d'un double élan, celui du dandysme qui enjoint d'admirer tout ce qui n'est pas naturel, tout ce qui relève de la construction esthétique et artificielle du monde et de soi-même, car le dandy doit « aspirer à être sublime sans interruption ; il doit vivre et dormir devant un miroir », et celui de la fascination constante de la figure féminine, primitive doublement, car elle renvoie avec constance à la mère, et à la toute première des femmes, sauvage, animale, imprégnée encore des odeurs de fourrure et de musc ?

Il ne faudrait pas lire ces carnets de Baudelaire sans se souvenir du « plaisir aristocratique de déplaire » qu'il mettait constamment en oeuvre. Il est bon parfois de répandre autour de soi un peu d'acide afin de réveiller ses semblables d'une torpeur qui paraît les satisfaire. Et si on veut retrouver tout de même l'esprit du grand poète - celui qui confesse glorifier le « culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion) » - derrière le masque du fou atroce et grimaçant, il suffira de murmurer pour soi-même certaines phrases pareilles à des vers, comme « Un chat est un vampire sucré », ou bien « De la couleur violette (amour contenu, mystérieux, voilé, couleur de chanoinesse) », ou encore celle-ci dont je ne me lasse « Les ténèbres vertes dans les soirs humides de la belle saison », pour se convaincre que le génie, même affecté par la vie et tourmenté par le siècle, demeure éternellement sous le saccage et la rancoeur.

Fusées. Mon coeur mis à nu et autres fragments posthumes, CHARLES BAUDELAIRE, édité par André Guyaux, éd. Folio classique, 480 p., 8,20 euros.

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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