Soudain Soudan

Soudain Soudan

Dans une dictature qui détruit les archives filmiques et tente de contrôler toutes images, le projet artistique de quatre cinéastes est éminemment politique.

C'est une trouée de lumière dans la nuit : Talking About Trees filme, à Khartoum, peu de temps avant la récente révolution soudanaise, quatre vieux réalisateurs qui tentent de rouvrir une salle de cinéma. Le Soudan n'en compte plus aucune. Au début du film, les cinéastes sont plongés dans l'obscurité et ne peuvent joindre la compagnie d'électricité. Cela ne les empêche pas de jouer, pour la caméra du documentariste Suhaib Gasmelbari, une séquence fétiche de leur cinéphilie : l'épilogue de Boulevard du crépuscule, où une star du film muet, délaissée et démente, croit être de nouveau sur un tournage. Les quatre hommes sont bien placés pour la comprendre : arrêtés, exilés, ils ne peuvent plus exercer leur art depuis 1989 et l'arrivée au pouvoir d'Omar el-Bechir, finalement déposé le 11 avril dernier. Talking About Trees, avant même d'évoquer le cinéma, redonne vues et visages au Soudan. Ainsi qu'il est rappelé, le régime d'el-Bechir sabota les archives filmiques, les cinémas et, au-delà, sous couvert de bienséance islamique, éteignit toutes les images du pays, à l'extérieur comment à l'intérieur. Malgré les tracasseries administratives, les quatre fantastiques obtiennent l'accord du propriétaire d'un cinéma fantôme, qui arbore encore son enseigne : « La Révolution. » Ils organisent dans le quartier un sondage pour choisir le film de la première projection – le cinéma peut aussi servir à se réhabituer à voter. La décision qui en ressort, inattendue, est d'une parfaite intelligence du moment, à la fois politique et artistique – comme le film tout entier.

À VOIR

Talking About Trees, un film de Suhaib Gasmelbari. En salle dès le 18 décembre.

Nos livres

À lire : Révolution aux confins, Annette Hug, traduit de l'allemand Suisse par Camille Luscher, éd. Zoé