Ci-gisent le periodus, le point d'ironie et la pausette

Ci-gisent le periodus, le point d'ironie et la pausette

Les grammairiens de l'Antiquité, les copistes du Moyen Âge, les imprimeurs de la Renaissance, ont tout fait pour améliorer la lisibilité des textes, et les inventions ont continué au cours des siècles… jusqu'au nôtre.

Que sont devenus couillards et culs-de-lampe, hedera et pieds-de-mouche, percontativus et interrobang ? L'histoire de la typographie recèle des trésors oubliés qui nous viennent de l'Antiquité et des moines copistes du Moyen Âge, mais aussi de créateurs contemporains. La lente progression qui va de l'apparition du blanc entre les mots aux règles typographiques et à la dizaine de signes de ponctuation usuels fixées depuis le XIXe siècle n'a pas été linéaire. La normalisation s'est faite lentement : un nouveau signe pouvait apparaître dans un atelier et y végéter, puis disparaître ou changer d'attribution… Les innovations n'ont pas manqué, souvent l'oeuvre d'auteurs insatisfaits de cette boîte à outils qui ne réussirent jamais à imposer leurs trouvailles éventuellement employées dans un seul ouvrage.

Une hécatombe parmi les points

Du système à trois points des grammairiens de l'Antiquité, un seul a survécu : éliminés le point en haut ou « point parfait », qui équivalait à notre point final, tout comme le point médian, qui s'apparentait à nos deux-points ou au point-virgule Le point en bas, qui était une sorte de virgule et même parfois un simple séparateur de mots, est devenu au fil du temps la marque de la fin de la phrase. Le periodus du Moyen Âge, marquant la fin d'un paragraphe ou d'un verset, et qu'on peut qualifier de « superpoint », a eu moins de chance : composé d'un point suivi d'un trait ondulé (.~), il a disparu sous cette forme, mais on peut penser que son souvenir persiste sous la forme de nos modernes puces (■●). Le cul-de-lampe (ornement typographique ou composition en forme de triangle pointe en bas) signalant la fin d'un chapitre ou d'un livre est lui aussi tombé en désuétude.

Alors qu'à la Renaissance de nouveaux signes s'imposent et qu'un premier traité de ponctuation est publié en France par Étienne Dolet en 1540, on voit apparaître dès la seconde moitié du XVIe siècle des dissidents de la typographie. C'est le cas de Gérard de Vivre, à la fin du XVIe siècle. Installé à Cologne, où il enseigne le français, il écrit des pièces destinées à être jouées par ses élèves, pièces où il utilise la ponctuation existante, augmentée de sept signes, piochés dans les casses d'imprimerie de l'époque, qui vont lui servir à noter des indications concernant le volume de la voix ou la diction du texte ; il signale même un mouvement scénique grâce à l'hedera (❦) (« lierre » en latin) : ce signe fort ancien qui marquait les fins de chapitre dans les manuscrits est attesté dès le Ier siècle, où il servait de séparateur dans des inscriptions lapidaires romaines. Cette feuille de lierre a fané au fil du temps. Gérard de Vivre emploie également le pied-de-mouche (¶), qui au Moyen Âge signalait les débuts d'une section de texte. Conçu à partir du C majuscule, initiale de capitulum (« chapitre »), il fait partie aujourd'hui des caractères masqués dans les logiciels de traitement de texte... un signe devenu invisible. La croix (†), qui servait de renvoi aux notes marginales, signale dans son système une courte pause, mais n'est plus de nos jours en odeur de sainteté.

Signaler des affects

Toujours en cette fin de XVIe siècle, Henry Denham, un imprimeur anglais, imagine de son côté le punctus percontativus (⸮) destiné à clore une question rhétorique – fausse question –, retournant pour ce faire un point d'interrogation. Ce point n'était pas à proprement parler une invention, puisqu'il existait au Moyen Âge sous une autre forme graphique (ĩ) : les percontativus ont maintenant rejoint les diplodocus. Le point de Denham ne doit pas être confondu avec le point d'interrogation inversé qui figure au début d'une phrase interrogative en espagnol, faisant de cette ponctuation un signe double, tout comme les points d'exclamation (¿ Comó te llamas ? – ¡ Estoi aquí !). Ce souci d'avertir le lecteur est louable, mais n'a curieusement pas fait d'émules et semble en régression.

Revenons en Angleterre, au XVIIIe siècle : l'écrivain Laurence Sterne innove dans La Vie et les Opinions de Tristram Shandy en faisant fabriquer par son imprimeur des tirets extrêmement ------ longs. Ces tirets interrompent la phrase, séparent les répliques de deux interlocuteurs, remplacent parfois des mots. Ce signe devient signature : à jamais le nom de Sterne restera accolé à ces tirets, oubliés au fond des casses, et la tendance est aujourd'hui à l'emploi de tirets de plus en plus petits : le tiret cadratin (—) perd du terrain au profit du tiret demi-cadratin (–), et parfois même du simple trait d'union (-). De moins en moins visible, le couillard (filet maigre) sépare certains éléments du texte : on le rencontre encore parfois en bas de page pour isoler les notes.

À la fin du XIXe siècle, Alcanter de Brahm (1868-1942), poète au nom d'alchimiste, invente le point d'ironie « en forme de fouet » (Ce qui précède est de l'ironie) qui figure dans le Larousse en six volumes et fut remis au goût du jour en 1997 par agnès b. dans sa revue consacrée à l'art contemporain intitulée Point d'ironie. Les écrivains douteraient-ils de la capacité de leurs lecteurs à déceler l'ironie de leurs propos sans une aide visuelle ? En tout cas Alcanter de Brahm n'est pas le seul à s'être penché sur le sujet : Hervé Bazin, dans Plumons l'oiseau (1966), propose pour ce signe une adaptation de la lettre grecque psi (point d'ironie, Hervé Bazin). Il ne s'en tient d'ailleurs pas là, ajoutant cinq autres signes à son arsenal typographique : le point d'amour, très explicite (Point d'amour, Hervé Bazin) ; le point de conviction (Point de conviction, Hervé Bazin) ; le point d'autorité (Point d'autorité, Hervé Bazin) ; le point d'acclamation (Point d'acclamation, Hervé Bazin) et le point de doute à la graphie hésitante (Point de doute, Hervé Bazin). En 2007, Bas Jacobs, un typographe néerlandais, créa lui aussi un point d'ironie (Point d'ironie simple, Bas Jacobs), dont la forme double ruina une éventuelle adoption (Point d'ironie double, Bas Jacobs).

Interrobang et smileys

Raymond Queneau, dans Le Chiendent (1933), mit point par-dessus tête pour marquer son indignation (¡¡). En 1939, c'est Jacques Damourette, auteur d'une grammaire célèbre en collaboration avec Édouard Pichon, qui tente d'introduire un nouveau signe pour lui indispensable : la « pausette », qui remplace la virgule dans certains de ses emplois. Graphiquement, il hésite entre un point en haut et une virgule inversée… La pausette passa aux oubliettes. En 1962, Martin Speckter, directeur d'une agence de publicité, invente le point exclarrogatif, ou interrobang en anglais, qui mêle dans un même signe le point d'interrogation et le point d'exclamation (). Cette ligature, dans le droit fil des pratiques médiévales, a l'avantage de jumeler deux signes souvent accolés (!? ou ?!) : l'interrobang figure dans certaines polices de caractères, mais n'a pas rencontré le succès escompté.

À l'exception de la pauvre pausette, toutes les tentatives pour agrandir la panoplie des signes de ponctuation concernent la ponctuation « expressive », et même « émotive », et non la ponctuation syntaxique. Cette tendance à vouloir souligner l'intention de la phrase graphiquement a trouvé son aboutissement avec les smileys, inventés par un professeur d'université américain, Scott Fahlman, en 1982 – :-)  :-(  ;-) –, qui souhaitait humaniser ses messages électroniques. Est-on encore dans le domaine de la ponctuation ? C'est en tout cas un effort pour clarifier ses intentions, le style télégraphique des tweets ou textos ne permettant pas d'exprimer les nuances.

Parmi les curiosités signalons enfin le « point de merde » dû à Michel Ohl, qui fut membre du Collège de pataphysique, (Point de merde, Michel Ohl) signe très évocateur et dont il fut le seul utilisateur ; le point de poésie délicatement entortillé (Point de poésie, Julien Blaine), imaginé par Julien Blaine, auteur et plasticien, dans Reprenons la ponctuation à zéro (1980), et quelques propositions de Mike Trapp, performeur américain, sur son site CollegeHumor : le sinceriod, pour certifier que l'on est honnête (Sinceriod), ainsi que les superellipsis, pour créer une pause extrêmement dramatique (superellipsis).

On voit que l'imagination en la matière est infinie, même si les créations restent pour la plupart mort-nées. Et la vie des signes continue : certains, qui nous viennent du Moyen Âge, reprennent du service, tel le croisillon ou hashtag, tandis qu'un fidèle serviteur comme le point-virgule s'éclipse.

 

Journaliste à L'Obs, Sylvie Prioul a signé, avec Olivier Houdart, L'Art de la ponctuation (2007) et La grammaire, c'est pas de la tarte ! (2011), tous deux disponibles chez Points.

Photo : Détail, « Les personnages de cette comédie », Gérard de Vivre et Nicolas Bonfons. Réserve des livres rares, RES-P-YC-1198 (4), Folio © BNF