Ci-gît et renaît la littérature

Ci-gît et renaît la littérature

Depuis que l'écriture est considérée comme un art, elle semble toujours annoncer sa propre disparition.

Morte, la littérature ? Allons donc, quelle plaisanterie ! Vous n'avez pas vu les 600 romans qui, bon an mal an, s'alignent chaque automne sur les tables des libraires. Vous n'avez pas, à l'instar de toute la presse, frissonné d'excitation quand vient la saison des prix. Vous n'avez pas trimballé de vos blanches mains les tombereaux de manuscrits qui, chaque matin, bourrent les boîtes aux lettres des éditeurs. Croyez-moi : tant qu'il se trouvera sur la terre un enfant pour lire Harry Potter sous ses couvertures ou une ménagère de moins de 50 ans pour acheter du Marc Lévy dans son hypermarché de proximité, la littérature aura de beaux jours devant elle. Votre pessimisme pathologique n'est bon qu'à enterrer des vivants. C'est que les inhumateurs précoces comme vous, il faut les soigner : ils pourraient être dangereux à force de nous ficher la frousse. Allez, foutez le camp, ouste, et plus vite que ça, avant que je n'appelle la police ! » (La police des idées, bien sûr.)

Ainsi s'en va sous les huées l'oiseau de mauvais augure comme s'en allait Cassandre annonçant la prise de Troie : Troie n'en fut pas mieux défendue, mais au moins ses habitants dormirent-ils ce soir-là sur leurs deux oreilles avant d'être massacrés par les Achéens. Une bonne nuit de sommeil, c'est toujours cela de pris. Les Troyens de la littérature contemporaine sont, on l'admettra, dans une situation moins catastrophique, et leur sommeil est menacé de périls moins graves. Et puis ils n'ont pas tout à fait tort : pour mourir, encore faudrait-il que la littérature fût en vie. Or la littérature n'est pas une personne. Foin donc du tragique et du pathos.

Les Cassandre n'en cessent pourtant pas de croître et de multiplier, notamment depuis 2005. En témoignent ces titres éloquents comme une longue oraison funèbre : Le Dernier Écrivain, L'Adieu à la littérature, Le Dénouement, Contre Saint Proust ou la Fin de la littérature, Les Écrivains contre l'écriture, Qu'est-il arrivé aux écrivains français ?, La Littérature en péril, Désenchantement de la littérature, La Littérature, pour quoi faire ? (1)... Ouf, n'en jetez plus : tant d'hirondelles finiraient bien par faire venir le printemps. En attendant, la déploration sur la mort de la littérature est devenue un genre à part entière dûment décortiqué dans des ouvrages de haute science (2).

Pour Plutarque, la poésie est déjà trépassée

La mode n'en est cependant pas si récente : on rencontre de ces tombeaux en tout temps et tout lieu Alexandre Gefen en a dressé une liste immense, qui remonte presque aux origines de toute littérature : d'Henri Raczymow (La Mort du grand écrivain, 1994) à Raymond Dumay (Mort de la littérature, 1950), de Jacques Rivière aux Goncourt, de Sainte-Beuve à d'Aguesseau (1699), des vers quasi cacophoniques de Mathurin Régnier (« Motin, la muse est morte, ou la faveur pour elle./ En vain dessus Parnasse Apollon on appelle », 1604) jusqu'aux Romains Juvénal et Tacite, sans compter sur le même thème autant de variations espagnoles, italiennes, américaines ou japonaises (3).

En voulez-vous d'autres exemples ? Lisez ceci : « Nous assistons à la mort de la littérature. Le public ne s'intéresse qu'à l'actualité. Il lui faut de la littérature de faits divers. [...] Le journalisme a tué la littérature désintéressée, la littérature d'imagination. » Diantre, serait-ce une attaque vipérine contre le dernier opus de Christine Angot ? Vous n'y êtes point : c'est tout bonnement, questionné par deux journalistes, Jean Lorrain faisant le bilan de « la littérature contemporaine » - celle de 1905, s'entend (4). « Je crois, ajoute-t-il, à la décadence de la littérature. » En cause, la disparition de la vraie critique, honnête et sincère, « remplacée par les articles à 1 500 francs dans les journaux », simple publicité déguisée. « Ce sont les femmes qui payent le plus cher », assène-t-il enfin. Aux francs et aux femmes près, le constat ne sonne pas trop faux à nos oreilles, hélas !

Il faut donc s'y résigner, nous n'avons rien inventé : voici des siècles que la littérature est décadente, morte et enterrée. Des siècles, ou plutôt des millénaires : au début du IIe siècle de notre ère, Plutarque observait déjà que les hommes n'avaient plus la tête à la poésie comme à l'époque homérique, et qu'ils prisaient moins désormais l'élégance formelle du discours que son réalisme et son exactitude (Pourquoi la Pythie ne rend plus ses oracles en vers). On croirait entendre Lorrain près de mille huit cents ans plus tard.

Alors, rien de nouveau sous le soleil noir de la littérature ? Les Cassandre ne font-elles résonner qu'une laudatio temporis acti aussi sempiternelle qu'inoffensive ? Ce serait trop simple : un cliché n'est pas forcément trompeur ni périmé (Jean Paulhan a de belles pages là-dessus dans Les Fleurs de Tarbes), et toutes ces déplorations ne déplorent pas la même chose, tant s'en faut. Encore ne s'agit-il pas toujours de déplorations.

L'autre nom de la métamorphose

Prenez Lorrain : il regrette la fin de la fiction d'imagination pure et s'emporte contre la subordination du roman au reportage. Or une bonne partie des discours les plus récents sur la mort de la littérature vont dans le sens opposé et constatent plutôt une déconnexion de la littérature et du réel. Entre les deux époques, il est vrai, la situation littéraire a bien changé, et ce qu'observent les critiques contemporains les plus avisés, c'est la fin non de la littérature en tant qu'art du langage (celui-ci ne s'éteindra qu'avec l'humanité), mais de ce qu'on nomme littérature depuis la révolution romantique : moins une fin, donc, qu'un changement de paradigme et qu'une perte de statut.

De façon significative, la source de tant de lamentations semble se tarir à partir de 2007 : c'est que, l'année précédente, Les Bienveillantes de Jonathan Littell ont secoué l'institution littéraire comme un électrochoc - ou comme un cocotier, au choix -, et cette réconciliation de la littérature et du monde a paru se confirmer ensuite dans le Goncourt d'Alexis Jenni et les romans d'Emmanuel Carrère. Réconciliation qui ne va pas sans ses excès (quelle noce n'a pas les siens ?), vertement dénoncés par Charles Dantzig dans une tribune du Monde (« Du populisme en littérature », 18 mars 2012), comme si, cent ans plus tard, en une sorte d'éternel retour, nous revenions à la case Lorrain.

Alors, mort de la littérature ou bien résurrection ? Métamorphoses successives plutôt et développements en spirale, scandés depuis Rimbaud par des gestes d'écrivains orchestrant leurs propres adieux à la littérature : ainsi de Michel Houellebecq mis à mort par lui-même dans La Carte et le Territoire et proclamant du même coup l'étouffement de la littérature par les arts plastiques. On le sait au moins depuis Œdipe roi : bien des prophéties provoquent leur propre accomplissement. Cassandre, n'est-elle pas l'autre nom de la fiction et de la littérature : celle qui dit le vrai sans qu'on ose y croire ?

 

Photo : © Loic VENANCE/AFP

(1) On aura reconnu, dans l'ordre d'apparition, les ouvrages de : Richard Millet, William Marx, Lionel Ruffel, Dominique Maingueneau, Laurent Nunez, Jean Bessière, Tzvetan Todorov, Richard Millet derechef et Antoine Compagnon.

(2) « Tombeaux pour la littérature », LHT, nº 6, coordonné par Alexandre Gefen, 2009, www.fabula.org/; Fins de la littérature, t. I, Dominique Viart et Laurent Demanze (dir.), éd. A. Colin, 2012 (le tome II est annoncé pour 2013).

(3) « Ma fin est mon commencement : les discours critiques sur la fin de la littérature », Alexandre Gefen, LHT, nº 6, op. cit.

(4) La Littérature contemporaine, Georges Le Cardonnel et Charles Vellay, éd. Société du Mercure de France, 1905.

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Photo : Frantz Olivié © DR

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