Choeurs de pierre

Choeurs de pierre

Quelques heures à peine après l'incendie qui a partiellement ravagé Notre-Dame, des centaines de millions d'euros avaient déjà été récoltés pour aider le phénix gothique à renaître de ses cendres. Mais, au milieu de la procession des messages attristés, un autre son de cloche s'est fait entendre. Des tweets évoquant les mosquées centenaires du Turkestan oriental progressivement détruites par le gouvernement chinois qui persécute les Ouïghours, des dessins montrant des gilets jaunes mettant le feu à un rond-point, et un SDF brandissant une photo de la cathédrale ardente pour qu'on daigne regarder sa détresse dans les yeux, ont soulevé le soupçon d'une pitié à géométrie variable. Qui sont ces coeurs de pierre, qui pleurent sur des bâtisses mais qui ignorent les malheurs des pauvres, du monde hospitalier, des migrants, des espèces en voie d'extinction, et de toutes ces victimes de l'ombre ?

La concurrence victimaire est stérile. On ne gagne rien à se jeter mutuellement nos pertes à la figure. Mais ce mémento nous renseigne sur la nature de notre empathie. Comme tout ce qui nous constitue, elle est faillible, périssable et manipulable. Nos épaules sont trop étroites pour porter simultanément toute la misère du monde. Et notre goût pour le spectaculaire, trop prononcé pour que nous pensions à ceux qui souffrent en silence tandis que violence et vacarme monopolisent jalousement nos écrans. Souvenons-nous de La Peste : « La presse, si bavarde dans l'affaire des rats, ne parlait plus de rien. C'est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. Et les journaux ne s'occupaient que de la rue. » La rue est le lieu du commun. Des regards qui se rencontrent, qui reconnaissent et qui renvoient la marque de l'humanité en partage. Le SDF est à la rue, mais il n'est pas dans la rue. Il est trop souvent invisible, et parfois même traité en encombrant.

En écrivant Notre-Dame de Paris, Hugo a arraché la cathédrale à l'abandon et au pillage. Il lui a redonné vie en lui façonnant un visage humain : celui d'une mémoire collective à préserver. Fragile est ce visage que le temps peut défaire, et qu'une idéologie déshumanisante peut ôter à tous, à tout. Ce que notre indifférence tue, notre attention peut le sauver. Loin des yeux, loin du care.

Photo : © KENZO TRIBOUILLARD/AFP

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À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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