Chairs irradiées

Chairs irradiées

Une épopée amoureuse qui transcende individualités, genres, chasseurs et proies.

Curieuse Histoire d'amour, qui s'annonce au singulier mais intercale plusieurs passions, à des siècles d'écart. À moins que ce ne soit une histoire au long cours de l'amour. Sans doute une existence ne suffit-elle pas, dans l'esprit de Stéphane Audeguy, pour déployer un désir qui paraît subsumer les individualités, coule dans une multiplicité de veines, à la manière d'un éternel bacille, à la fois attendu dans ses manifestations et imprévisible, mille fois reproduit et toujours en mutation.

L'appétit de la chair est à entendre au sens le plus large : à la fois charnel et carnassier, il est logiquement placé sous l'égide du mythe d'Actéon, intriquant érotisme et carnage. Le jeune chasseur, pour avoir surpris et scruté Diane nue au bain, est condamné à se transformer en cerf et appelé à se faire dévorer par sa propre meute de chiens. Autour de la curée antique rayonnent d'autres récits qui tisonnent d'autres chairs ardentes : celle d'un méconnu peintre de la Renaissance resté dans l'ombre de Botticelli, celle d'un marin portugais qui, au début du XVIe siècle, se retrouve prisonnier d'une tribu cannibale au Brésil, celle encore d'un Juif américain passionné par l'Antiquité qui, conscrit pendant la Seconde Guerre et débarquant en Italie, se cache et se pâme dans le giron d'une jeune veuve. Celle surtout de l'écrivain Vincent, victime de nos jours d'un attentat impliquant une bombinette nucléaire. Depuis, irradié par les réminiscences impromptues de ces existences passées, Vincent raconte aussi la sienne, son insouciante hyperactivité bisexuelle dans les années 1970-1980, l'hécatombe du sida, sa lassitude grandissante devant les assignations et le conformisme de groupes portant en bandoulière leurs supposées ouverture : la communauté gay, l'art contemporain, la gauche mitterrandienne... Musant entre hommes et femmes, Vincent cherche lui le mouvement perpétuel, ne se rassasie jamais de la diversité des corps et du jeu de rôles érotique - ce théâtre où l'on est à la fois « proie et prédateur », comme Actéon, et où la chair est selon l'angle de vue joyeuse et triste, généreuse et avide, exquises agapes et buffet froid.

 

À lire : Histoire d'amour, Stéphane Audeguy, éd. du Seuil, « Fiction & Cie », 288 p., 18,50 E.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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