Ces écrivains qui séduisent l'Université

Ces écrivains qui séduisent l'Université

Pour combattre l'image éculée d'une « littérature sur le déclin », de plus en plus de professeurs initient les étudiants aux auteurs actuels. De conférences en colloques, certains noms reviennent inévitablement : Pierre Michon, Pascal Quignard et Jean Echenoz sont parmi les plus estimés.

Dans les couloirs de la Sorbonne, la question rôde toujours. La prose contemporaine vaut-elle celle de nos ancêtres ? Cette interrogation ravive naturellement de vieilles querelles. Certains clament haut et fort, à l'instar d'Antoine Compagnon spécialiste de Proust enseignant à Paris-IV-La Sorbonne et à Columbia University, à New York, « qu'on ne trouve plus aujourd'hui de romans ambitieux dont on sorte vraiment transformé ». D'autres contestent ce genre de jugement. « Je n'aime pas qu'on parle de décadence, confie Jean-Yves Tadié (Paris IV). C'est une vieille chanson qui berce l'ignorance humaine. De la même manière qu'il faut prier avant de dire qu'on ne croit pas, il faut lire la littérature actuelle avant de la rejeter en bloc. » Un son de cloche largement partagé dans le milieu universitaire : « Depuis cinq mille ans, on nous réchauffe cette histoire de la décadence, explique Anne-Élisabeth Halpern (Université de Reims). Voltaire se plaignait déjà des « mauvais petits livres dont nous sommes inondés ». Le sentiment de la dégradation actuelle ne tient pas à ce qui s'écrit, mais à ce qui se publie, où se côtoient du bon et du pitoyable de nullité. » En avril dernier, Pierre Jourde et Éric Naulleau publiaient leur Précis de littérature du XXIe siècle, un pastiche du Lagarde et Michard qui dressait une liste des auteurs à oublier. Nous avons demandé à une quinzaine d'universitaires d'établir le palmarès inverse. Celui des écrivains majeurs. Ceux qui, selon eux, marqueront l'histoire littéraire française.

L'exigence d'exigence

La palme revient incontestablement à Pierre Michon, cité par l'ensemble des professeurs interrogés. « Les premiers livres de Michon m'ont frappé l'estomac avant d'atteindre le cerveau, avoue Dominique Viart Lille. Ses ouvrages valent largement les grands classiques du passé. » Autre écrivain canonisé par la critique universitaire : Pascal Quignard, chantre d'une littérature érudite, pétrie de références grecques et latines. Plus accessible pour le grand public, Jean Echenoz, prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais, arrive en troisième position. « Ces auteurs portent en eux un grand savoir qu'ils transmettent avec une certaine exigence d'écriture, explique Marc Dambre (Paris III). C'est normal qu'ils recueillent nos suffrages. » Chez eux, la recherche sur le langage et la syntaxe s'associe à un travail sur la mémoire et sur l'héritage culturel. Jean Echenoz s'est distingué en revisitant avec ironie d'anciennes formes romanesques, comme le polar ou la fresque naturaliste. Michon et Quignard écrivent quant à eux des récits qui combinent essai, fiction et poésie. Selon Bruno Blanckeman (Université de Rennes), « leur écriture hybride est idéale pour interroger un monde en mutation ».

D'autres noms fédèrent la critique. Pas forcément ceux qui trustent le palmarès des meilleures ventes. Des écrivains souvent plus confidentiels que les éternels Christine Angot, Amélie Nothomb ou Alexandre Jardin. Citons, en vrac : Pierre Bergounioux, François Bon, Annie Ernaux, Patrick Modiano, Antoine Volodine, Sylvie Germain. Sans oublier la jeune garde des éditions de Minuit : Jean-Philippe Toussaint, Marie N'Diaye et Laurent Mauvignier.

Les universitaires ne donnent pas ces noms au hasard. Il y a, chez ces écrivains, un « effet d'oeuvre », explique Dominique Rabaté (Université de Bordeaux), « une singularité indéniable qui se détache de tous leurs livres ». Une oeuvre se définit toujours par une vision particulière du monde liée à une tentative de renouvellement de la langue. « Beaucoup d'auteurs sont engagés dans des projets ambitieux, soutient Dominique Viart. Il est urgent d'en parler même si les universités restent encore frileuses avec le contemporain. »

De nouvelles initiatives

Jusqu'aux années quatre-vingt, il était exclu d'enseigner ce type de littérature dans les facultés. « Pour une certaine logique universitaire, un bon auteur était un auteur mort », constate avec regret Bruno Blanckeman. Après avoir longuement travaillé sur Jean Echenoz, Pascal Quignard et Hervé Guibert, il fut le premier professeur habilité à diriger des thèses sur les auteurs actuels. « Avant, nous devions attendre un délai raisonnable, entre vingt et cinquante ans après le dernier ouvrage paru. »

Le Conseil national des universités (CNU) s'est longtemps montré hostile à la présence de jeunes écrivains dans les programmes d'enseignement. Président de la section Lettres du CNU, Jean-Yves Tadié oeuvre aujourd'hui pour l'assouplissement de cette règle. Depuis 2001, il anime à la Sorbonne un séminaire intitulé « La littérature de 1990 à 2000 » qui a permis à une soixantaine d'écrivains de s'exprimer devant un parterre d'étudiants rompus à la lecture de Racine et Corneille.

Ces initiatives se multiplient partout en France. À la faculté de Rennes, Bruno Blanckeman propose un cours magistral sur Jean Echenoz. Selon lui, « pour faire pleinement son métier, l'Université doit faire étudier les écrivains d'aujourd'hui. Et ce, dès le deug. » Même écho chez Dominique Viart, qui a été consulté par le ministère de l'Éducation nationale pour recenser les auteurs vivants à faire connaître dans les collèges et les lycées.

Des thèses en constante augmentation

En troisième cycle, le nombre de mémoires et de thèses consacrés à ces écrivains est en constante augmentation. Un phénomène qu'on retrouve à l'étranger : « Dans quelques jours, une de mes étudiantes va soutenir son mémoire sur Annie Ernaux, raconte Gianfranco Rubino, professeur de littérature française à l'université de Rome. Une autre travaille activement sur le thème de la famille chez Marie N'Diaye. » En Allemagne, « pas mal de thèses sont consacrées à la nouvelle génération des éditions de Minuit, Toussaint en tête », explique Wolfgang Asholt université d'Osnabrück. En Amérique du Nord, un autre nom revient en boucle : Michel Houellebecq. Son naturalisme cynique séduit les étudiants comme les professeurs. En France, les universitaires, pour la plupart déçus par Plateforme paru en 2001 chez Flammarion, restent nombreux à défendre ses deux premiers romans. Quant à savoir si son nom survivra au siècle, personne ne se livre au jeu des pronostics. Par l'intermédiaire des cours, des colloques et autres séminaires, les professeurs se contentent de lui donner sa chance parmi d'autres auteurs vivants. Ceux qu'ils ont remarqués dans le flot des publications. Ceux sur lesquels ils parient, s'appuyant sur leur flair critique d'agrégés tout droit sortis de Normale sup. « Je rêve d'ouvrir une chaire de littérature du XXIe siècle, s'enthousiasme Anne-Élisabeth Halpern. Ce serait risqué, mais passionnant. »

À lire

Le Jourde & Naulleau, Précis de littérature du xxie siècle

Éd. Mots & Cie, 216 p., 13,50 euros;.

Le Roman français aujourd'hui, Transformations, perceptions, mythologies

Éd. Prétexte, 128 p., 11 euros;.

Le choix des universitaires

Pierre Michon

Né en mars 1945 aux Cards Creuse, Pierre Michon étudie les lettres à Clermont-Ferrand maîtrise sur le théâtre d'Antonin Artaud avant de publier son premier texte à trente-sept ans. Il reçoit en 1984 le prix France Culture pour Vies minuscules éd. Verdier, le prix de la Ville de Paris en 1996 pour l'ensemble de son oeuvre et le prix Louis Guilloux en 1997 pour La Grande Beune. En 2002, il reçoit le prix Décembre pour Abbés et Corps du roi éd. Verdier.

Pascal Quignard

Né en 1948 à Verneuil-sur-Avre Eure, Pascal Quignard a grandi au Havre, très tôt initié aux langues anciennes par des parents professeurs de lettres classiques. Après des études de philosophie à Nanterre, il enseigne à l'université de Vincennes et à l'École pratique des hautes études en sciences sociales. De 1969 à 1994, il collabore aux éditions Gallimard avant de démissionner pour se consacrer à l'écriture. Auteur de Le Salon du Wurtemberg éd. Gallimard, de Terrasse à Rome éd. Gallimard, il a reçu en 2002 le prix Goncourt pour Les Ombres errantes éd. Grasset.

Jean Echenoz

Né en décembre 1947 à Orange, Jean Echenoz suit des études de sociologie et de génie civil à Aix-en-Provence. Son premier roman, Le Méridien de Greenwich, publié en 1979 aux éditions de Minuit, rompt radicalement avec l'esthétique du Nouveau Roman. Il reçoit le prix Médicis en 1983 pour Cherokee, le prix Novembre en 1995 pour Les Grandes Blondes et le prix Goncourt en 1999 pour Je m'en vais. Après un livre écrit en hommage à son éditeur Jérôme Lindon 2001, il publie Au piano en 2003.

Le point sur les thèses

Montaigne et Dumas peuvent dormir en paix : les grands classiques ont toujours autant la cote. Marcel Proust, par exemple, fait toujours le bonheur ou le malheur quotidien de cent quinze étudiants en troisième cycle. Mais depuis cinq ans, certains thésards jouent les frondeurs et sortent du circuit balisé par les illustres Lagarde et Michard. Le fichier central des thèses note une augmentation considérable des travaux consacrés aux auteurs vivants. Le Clézio se distingue dans le peloton de tête, avec quarante-quatre thèses en cours. Suivent Julien Gracq vingt-sept et Patrick Modiano vingt. À noter : Amélie Nothomb et Michel Houellebecq viennent d'entrer dans le tableau honorifique des « auteurs sujets de doctorats » avec, pour chacun, trois études en cours.

Citons quelques intitulés sur lesquels planchent actuellement des dizaines d'universitaires :

« Pascal Quignard : l'anachronique contemporain. »

« Généalogie et filiation : l'archéologie de soi dans les oeuvres de Pierre Bergounioux, Pierre Michon et Pascal Quignard. »

« Le mythe du juif errant : structures et mutations de l'espace et du temps dans l'oeuvre de Patrick Modiano. »

« Le roman aux éditions de Minuit 1979-1999 : un renouveau narratif entre insouciance et gravité Echenoz, Toussaint, Chevillard. »

« La place de la géographie dans les oeuvres romanesques de Le Clézio et d'Echenoz. »

« Michel Houellebecq : Du bilan d'un devenir humain enraciné dans la souffrance. »

Pierre Jourde : « Il n'y a pas de critères de jugement absolu »

« Cette enquête met en avant des écrivains plus qu'honorables, mais ce ne sont pas ceux qui m'intéressent le plus. Quignard, par exemple, incarne un peu trop "l'écrivain pour universitaires". Je placerais au premier rang de mes goûts personnels tous les auteurs que j'ai défendus dans La Littérature sans estomac [Gérard Guégan, Éric Chevillard, Valère Novarina et Jean-Pierre Richard, NDLR ]. Puis Richard Millet, Claude Louis-Combet, Antoine Volodine. Sans oublier Pierre Mérot que je trouve extraordinaire.

Michel Houellebecq lui aussi a une voix, quoi qu'on en dise, mais il ne faudrait pas qu'il se laisse avoir par des recettes, genre scènes de fellation obligatoires toutes les vingt-cinq pages. Chez Minuit, Marie N'Diaye me semble l'un des auteurs les plus intéressants, à l'inverse de Tanguy Viel qui sent la pure fabrication et l'effet de mode.

Bien sûr, il n'y a pas de critères de jugement absolu. La littérature, c'est comme la boxe, il y a des bons dans toutes les catégories. Dans les poids plume comme dans les poids lourds. La qualité d'une oeuvre se dégage souvent au terme d'un long travail d'approfondissement. Moi, je me concentre sur le style. Au fond, un écrivain, c'est d'abord une voix, une musicalité qu'on peut entendre, reconnaître, reconstituer. Il y a des voix qui sonnent faux et d'autres qui sonnent juste. C'est ce que dit Proust, d'ailleurs : on mesure la qualité d'une oeuvre et le degré d'élévation morale de son auteur à la justesse de son style. »

Écrivain et professeur de littérature à l'université de Grenoble, Pierre Jourde a notamment publié Le Jourde & Naulleau, Précis de littérature du XXIe siècle (éd. Mots et Cie) et La littérature sans estomac (éd. L'Esprit des péninsules).

Propos recueillis par Erwan Desplanques.

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard