Cent ans de solitude, cinquante ans de lecture

Cent ans de solitude, cinquante ans de lecture

Il y a un demi-siècle sortait dans les librairies de Buenos Aires, l’épopée du village de Macondo imaginée par Gabriel García Márquez. Depuis sa première parution chez Editorial Sudamericana le 5 juin 1967, l’ouvrage, parangon du réalisme magique, s'est vendu à près de 30 millions d'exemplaires et a été traduit dans 35 langues. Lors d’un entretien au Magazine littéraire en novembre 1981, l’écrivain colombien décédé en avril 2014, revenait sur la genèse et les rouages de son travail d’écriture.

 

Entretien avec Gabriel García Márquez publié dans le numéro 178 du Magazine Littéraire

Gabriel García Márquez.Cent Ans de solitude est un roman auquel j'avais longuement réfléchi. Je l'avais commencé plusieurs fois. J'avais tout le matériel, je voyais quelle était sa structure, mais je ne trouvais pas le ton. C'est-à-dire que moi-même je ne croyais pas à ce que je racontais. Je pense qu'un écrivain peut dire tout ce qui lui passe par la tête pourvu qu'il soit capable de le faire croire. Et l'indice pour savoir si l'on va vous croire ou pas, c'est d'abord d'y croire soi-même. Chaque fois que j'entreprenais Cent Ans de solitude , je n'y croyais pas. Alors je m'aperçus que la faille était dans le ton et je me creusai la tête jusqu'à penser que le ton le plus vraisemblable était celui de ma grand-mère quand elle racontait les choses les plus extraordinaires, les plus fantastiques, sur un ton absolument naturel, et c'est, je crois, ce qui est fondamental dans Cent Ans de solitude, au point de vue du métier littéraire.

Le Magazine littéraire. Quand tu écris, as-tu l'habitude de donner à lire à quelqu'un les pages que tu écris au fur et à mesure ?

Jamais. Pas une ligne. Je l'ai décidé comme si c'était par superstition. Parce que je considère que si la littérature est bien un produit social, le travail littéraire est absolument individuel et c'est, de surcroît, le travail le plus solitaire au monde. Personne ne peut t'aider à écrire ce que tu es en train d'écrire. Tu es complètement seul, sans défense, comme un naufragé au milieu de la mer. Et si tu essaies de te faire aider par quelqu'un en le lui lisant pour qu'il te donne une piste, cela peut te déconcerter, te nuire énormément, parce que personne ne sait exactement ce que tu as dans le crâne quand tu écris. En revanche, j'ai un système épuisant pour mes amis : chaque fois que j'écris une chose, j'en parle beaucoup, je la raconte à mes amis une quantité de fois et je la reraconte. Quelques-uns me disent que je leur ai raconté la même histoire trois fois sans m'en souvenir et ils la trouvent chaque fois différente, plus complète. Et c'est cela en réalité, selon la réaction que je remarque chez eux, je vois mes points forts et mes points faibles. En prenant la peine de raconter ainsi, je me fais une opinion sur moi-même et cela m'oriente dans l'obscurité.

Tu m'as dit que ta femme Mercedes a beaucoup compté pour l'écriture de Cent Ans de solitude.

C'est vrai. Eh bien ! nous nous rendions à Acapulco, Mercedes, les enfants et moi, et soudain, en plein milieu de la route, crac ! je dis : Voilà comment ça doit être : l'image du grand-père qui emmène l'enfant connaître la glace. Il faut le raconter comme ça, comme un coup de fouet, et ensuite continuer sur ce ton. Je fis demi-tour, retournai à Mexico et m'assis pour écrire le livre.

Tu n'as pas été à Acapulco ?

Non, et Mercedes m'a dit : « Tu es fou ! » Mais elle l'a supporté, parce que tu n'as pas idée de la quantité de choses que Mercedes a dû supporter, des folies comme celle-là. Une fois à Mexico, l'histoire a jailli à flots. Le plus difficile de tout c'est toujours le commencement. La première phrase d'un roman, ou d'une nouvelle, donne la longueur, donne le ton, donne le style, donne tout. Le grand problème est de commencer. Avec la vitesse à laquelle j'allais et tout ce que je portais à l'intérieur, je pensais qu'en travaillant environ six mois j'allais finir le livre, mais au bout de quatre mois je n'avais plus un sou et je ne voulais pas m'interrompre. Comme avec ce que j'avais gagné avec le prix littéraire pour La Mala Hora j'avais acheté, une fois payée la clinique pour mon second fils, une voiture, je la mis en gage. Et je dis à Mercedes : Voilà tout l'argent, moi je continue à écrire. Or ce ne furent pas six mois mais dix-huit qu'il me fallut pour Cent Ans de solitude . Et pendant ce temps, Mercedes ne me redit jamais plus que l'argent de la voiture avait filé et que le propriétaire lui avait réclamé trois mois de loyer. Elle lui avait répondu : « Ce n'est rien, monsieur, car nous allons vous devoir jusqu'à neuf mois. » Et ça a été ainsi. Elle lui a apporté le chèque avec nos neuf mois de loyer en retard. Et ensuite, à la publication de Cent Ans de solitude, cet homme qui vit le scandale, qui lut le livre, me téléphona pour me dire : « Monsieur García Márquez, vous me feriez un grand honneur si vous disiez que j'ai eu quelque chose à voir avec ce livre. »

Autre chose aussi, elle savait qu'au bout d'un certain temps il fallait m'apporter cinq cents feuilles de papier, eh bien ! je trouvais toujours mes cinq cents feuilles. J'ai acquis un rythme : dans le même temps, j'ai toujours le même rendement et la même dépense de papier, ce mauvais papier d'imprimerie, coupé en feuilles. Parce que j'use beaucoup de papier. Je commence une feuille à la machine, toujours directement à la machine, et quand je me trompe, ou ça ne me plaît pas, ou simplement quand je fais une faute de frappe, par une espèce de vice, j'ai l'impression que ce n'est pas seulement une faute de frappe, mais une faute de création. Alors je recommence toute la page et j'accumule des feuilles et des feuilles, à nouveau la même phrase, puis la phrase plus longue, la phrase plus corrigée, et quand j'ai une page pleine, je fais des corrections à la main et je la repasse entièrement au propre. Une fois j'ai écrit une nouvelle qui avait douze pages et, à la fin, j'en avais usé cinq cents. C'est une incroyable dépense de papier que d'écrire à la machine électrique.

Tu as dit que tout ce que tu écris a une base réelle et que tu peux le démontrer ligne à ligne. Veux-tu donner des exemples ?

Tout ce que j'ai écrit a une base réelle, car sinon c'est de la fantaisie, et la fantaisie c'est Walt Disney. Cela ne m'intéresse absolument pas. Si l'on me dit que j'ai un gramme de fantaisie, j'ai honte. Je n'ai de fantaisie dans aucun de mes livres. Prenons le fameux épisode des papillons jaunes de Mauricio Babilonia... dont on dit « quelle fantaisie ! » Nom de Dieu de fantaisie ! Je me rappelle parfaitement que l'électricien, quand j'avais 6 ans, se rendait dans ma maison à Aracataca, et il me semble voir encore ma grand-mère un soir chassant un papillon... voilà les secrets que tu n'aimes pas dévoiler. Ma grand-mère chassait avec un chiffon un papillon blanc, blanc, oui, pas jaune, tu vois, et je l'entendis dire : « Merde ! ce papillon je n'arrive pas à le faire sortir, chaque fois que l'électricien vient ici, ce papillon se fourre dans la maison. » Cela m'est resté toujours là. Maintenant, en le réélaborant littérairement, regarde tout ce qu'on peut obtenir. Mais je veux te dire une chose. À l'origine les papillons étaient blancs, comme dans la réalité et moi-même je ne le croyais pas. Mais jaunes j'y ai cru et apparemment tout le monde y a cru.

La vie de Gabriel Garcia Marquez (en espagnol)

Photo : Stefan Wallgren / AFP

 

Photo : Gabriel García Márquez ©HAMILTON/AP/SIPA

L'histoire de Cent ans de solitude

Cette épopée de la fondation, de la grandeur et de la décadence du villagede Macondo - transposition d'Aracataca, village natal de García Márquez, et création délirante de José Arcadio Buendia, personnage dont l'imagination surpasse celle de la nature - passa, lors de sa publication en France en 1968, presque inaperçue... Théâtre géant où les mythes engendrent les hommes qui à leur tour engendrent les mythes, ce livre que Gabriel García Márquez commença d'écrire vers l'âge de 17 ans lui valut pourtant une reconnaissance immédiate en Amérique latine et une renommée internationale puisqu'il fut immédiatement traduit en plus de vingt langues. Comme chez Cervantès ou Rabelais, Homère ou Joyce, c'est par le microcosme que Cien años de soledad touche à l'universel. À l'entrée du village une pancarte annonce « Macondo » ; un peu plus loin un second panneau proclame : « Dieu existe ».

1968 - Cent Ans de solitudeGabriel García Márquez

Ce n'est pas tous les jours une tâche facile d'être un écrivain, et encore moins la femme d'un écrivain, raconte Gabriel García Márquez. L'auteur colombien a de l'humour, mais il récuse toute fantaisie.

L'histoire de Cent ans de solitude

Cette épopée de la fondation, de la grandeur et de la décadence du villagede Macondo - transposition d'Aracataca, village natal de García Márquez, et création délirante de José Arcadio Buendia, personnage dont l'imagination surpasse celle de la nature - passa, lors de sa publication en France en 1968, presque inaperçue... Théâtre géant où les mythes engendrent les hommes qui à leur tour engendrent les mythes, ce livre que Gabriel García Márquez commença d'écrire vers l'âge de 17 ans lui valut pourtant une reconnaissance immédiate en Amérique latine et une renommée internationale puisqu'il fut immédiatement traduit en plus de vingt langues. Comme chez Cervantès ou Rabelais, Homère ou Joyce, c'est par le microcosme que Cien años de soledad touche à l'universel. À l'entrée du village une pancarte annonce « Macondo » ; un peu plus loin un second panneau proclame : « Dieu existe ».

Nos livres

À lire : HISTOIRE DE LA COLONNE INFÂME, Alessandro Manzoni, traduit de l'italien par Christophe Mileschi, éd. Zones sensibles

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Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MARS :

► Musique des archétypes : Pascal Dusapin, l’un des plus grands compositeurs contemporains français, présente son rapport à Shakespeare et en particulier à Macbeth.

► Manon Lescaut, amour et désillusion : Vincent Huguet, metteur en scène, nous livre sa vision de la femme la plus fatale du répertoire français.

► Les secrets du Mossad : entretien avec Ronen Bergman, auteur du best-seller mondial Lève-toi et tue le premier.

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur l'âge d'or de la littérature américaine, nous vous proposons de découvrir une archive de Retronews, le site de presse de la Bnf.

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