Censure et littérature jeunesse : protéger ou mentir ?

Censure et littérature jeunesse : protéger ou mentir ?

Du 17 septembre au 1er décembre 2019, la BnF retrace l'histoire récente des polémiques liées aux contenus de la littérature jeunesse. Faut-il protéger les enfants ou leur mentir ? À la lumière du parcours de l'exposition, il semble que les débats menés autour d'ouvrages destinés aux plus jeunes relèvent toujours indéniablement de combats idéologiques. 

Par Eugénie Bourlet. 

« Le premier respect des adultes à l’égard des enfants n’est-il donc pas de leur faire découvrir toute la diversité de la vie avec ses langages et ses situations multiples ? Si cela exige des précautions, en aucun cas cela ne tolère le mensonge », alerte le collectif « Renvoyons la censure » dans un manifeste en 1986. Sur la base de quels critères décide-t-on de ce qui peut être lu… par des enfants ? L’exposition « Ne les laissez pas lire ! Polémiques et livres pour enfants », actuellement à la BnF François-Mitterrand, retrace une histoire récente de la censure des publications jeunesse en France.

Une loi toujours en débat

Écrits pour nuire : littérature enfantine et subversion, publié par l’autrice-illustratrice jeunesse Marie-Claude Monchaux en 1985 relance le débat autour de cette ligne rouge qui distingue ce qu’il sied et ce qu’il ne sied pas de lire quand on est jeune. Les noms des chapitres sont éloquents : « détruire la nation », « déstabiliser la famille », « initiation à une vie sexuelle précoce »… Elle y condamne notamment Mon ami Frédéric d’Hans-Peter Richter pour son « désespoir ». La réception de son ouvrage, à l’image de son contenu, divise radicalement : alors que des municipalités saluent les leçons de son index prescripteur, certaines librairies et bibliothèques se rassemblent en collectifs pour contrer l’influence de Marie-Claude Monchaux. Lorsqu’il présente avec enthousiasme son ouvrage dans Le Figaro, l’éditorialiste Louis Pauwels livre un constat sans appel sur l’évolution de la littérature destinée à la jeunesse, reflet de celle de la société : « Beaucoup de parents achètent des livres sans se rendre compte qu’ils véhiculent les pires idées sur le plan social ou moral, et qu’ils détruisent lentement et sciemment les valeurs du monde libre. (…) Destruction de la famille, de l’idée de patrie, apologie de la drogue, de toutes les déviances sexuelles, obsession gauchiste de la morbidité et de la mort. »

Ce moment pendant lequel le débat se cristallise correspond à l’un des quatre présentés dans l’exposition : le premier suit les débats d’avant-guerre matérialisés en la personne de l’abbé Bethléem, violent prédicateur ; le second correspond à la promulgation de la loi du 16 juillet 1949 et à la création d’une commission nationale ; le troisième s’illustre par la libéralisation des publications après mai 68 et aux réactions qu’elle suscite, dans lesquelles s’inscrit la publication d’Écrits pour nuire ; le dernièr postérieure à la loi sur le mariage pour tous s'attache aux questions de genre. Après-guerre, la loi du 16 juillet 1949 constitue le pivot de toutes les discussions. Votée à l’issue d’un large consensus dans le climat d’après-guerre, elle est une réaction à l’essor des bandes-dessinées américaines qui inondent le marché des illustrés. Les écrivains français ne sont pas épargnés : Paul Winkler, éditeur du Journal de Mickey, est alors « l’homme à abattre ». Régulièrement et jusqu’à aujourd’hui, l’existence et le contenu de cette loi sont remis en cause, car celle-ci prête largement à interprétation, comme en témoigne son article 2 : « Les publications visées à l’article premier ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse ». 

Prédicateurs contre collectifs

Avant qu'il n'acquière une dimension institutionnelle, le mouvement qui enjoint à la censure est symbolisé en la personne de l’abbé Bethléem, qui publie en 1904 Romans à lire et romans à proscrire, sur le modèle de l’Index librorum prohibitorum de l’Église catholique. Où on découvre que Madame Bovary est une œuvre « gravement dangereuse », La peau de chagrin « bizarre et parfois graveleuse », tandis que George Sand « égare le cœur et l’esprit ». Personnage digne d’un conte pour enfants, parfois grotesque, l’abbé déchire les illustrés dans les kiosques sur les Champs-Élysées, ce qui lui vaut une condamnation en 1927. Néanmoins, son prosélytisme représente un vrai danger : il instille dans ses textes des idées antisémites et xénophobes qui ont un grand succès dans l’entre-deux guerres.

Le parcours de l’exposition, en 16 panneaux, montre de manière systématique des pages d’ouvrages illustrés avec leurs commentaires critiques. Définir ce qui est publiable ou non à destination des enfants esquisse un combat totalement idéologique souvent porté par des personnalités vindicatives, comme on vient de le souligner, en faveur d’une répression plus forte. Cela étant, l’apparition des réseaux sociaux a accompagné une forme de censure collective qui, si elle prétend aussi protéger la jeunesse d’idées nauséabondes, a une conception bien différente des censeurs réactionnaires : lutter contre le sexisme, la misogynie, l’homophobie… Redoutant ces feux de paille qui embrasent les réseaux sociaux, donnant aussi lieu à des pétitions parfois massivement signées, certains auteurs jeunesse en viennent à s’autocensurer pour éviter la polémique. Rétrospectivement, certaines œuvres sont également dénoncées, des Petits contes nègres pour les enfants des blancs de Blaise Cendrars à la nouvelle Le cygne de Roald Dahl, dans laquelle des enfants martyrisent l’oiseau. Il faut donc éviter de réduire les débats sur la censure portant sur les publications destinées à la jeunesse à un conservatisme répressif luttant contre une libéralisation progressiste.

C’est donc à une plongée passionnante dans l’histoire littéraire des livres destinés à la jeunesse que la BnF nous invite, nourrie par ses archives et des ouvrages qu’elle met à disposition pour consultation. L’enfant devenu adulte brûle de (re)lire ces œuvres, objets de consensus ou au contraire de dénonciations féroces, une fois les yeux passés au filtre de la dimension politique que chacun d’entre eux, potentiellement, recèle.

 

À voir : « Ne les laissez pas lire ! Polémiques et livres pour enfants », du 17 septembre au 1er décembre 2019 à la BnF François-Mitterrand, allée Julien Cain, Quai François Mauriac, 75013 Paris.

 

Photo : Claude Ponti, « L'ABF contre la censure », badge réalisé pour le compte de l'Association des Bibliothécaires de France, 2014 © DR. 

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