Blouses blanches et rouge cœur

Blouses blanches et rouge cœur

La pandémie aura favorisé un retour en grâce bienvenu des « blouses blanches » dont le pouvoir politique se sera systématiquement entouré pour donner crédit à son combat contre le virus mortel. Docteurs, scientifiques, experts patentés, tous semblaient pourtant, hélas ! ces dernières années, emportés par le tsunami de discrédit qui frappe les élites. Mais la gravité de l'épreuve sanitaire nous a obligés à dépasser notre crise de repères, cette « crise de soleils », nous permettant ainsi de ne pas sombrer dans une obscurité sans fin, de ne pas errer dans la nuit de l'ignorance. Encore faut-il accepter l'idée que les médecins ne sont pas des oracles, que leurs avis doivent être confrontés, mais qu'il faut commencer par les entendre. On a même vu le président, vêtu de cette tunique de sagesse, ressortir du fond de notre histoire l'appel ancestral à « l'Union sacrée ». En cette année de Gaulle, on sait l'écho que peut rencontrer, dans les tréfonds querelleurs de ce pays « archipellisé », ce désir d'union auquel rêvait déjà... Vercingétorix : « Quand nous ne formerons en Gaule qu'une seule volonté, le monde entier ne pourra nous résister. »

Mais il faudra plus que blouses blanches et matière grise pour opérer ce sursaut salvateur de rassemblement. Car sa nécessité impérative ressurgit alors même que le monde se perd dans les intérêts particuliers. Notre pays s'abîme chaque jour davantage dans les égoïsmes, les déchirures, la haine des uns pour les autres et la détestation de soi-même. Avant de l'être par le virus, notre climat national était empoisonné d'autodénigrement, d'hostilités, d'excommunications sans appel. Ainsi tout récemment encore... Homme, je suis de ceux qui se seraient levés et se seraient « cassés » avec l'actrice Adèle Haenel quand le César du « meilleur réalisateur » a été attribué à Polanski pour son film J'accuse, car il était hypocrite de vouloir séparer l'oeuvre et l'homme, tant l'enjeu était ailleurs : être ou pas du côté des humiliés, ce qui était une façon estimable de défendre cette valeur universelle, la dignité de l'humanité qui veut ne plus être dominée.

D'autres et non des moindres (Finkielkraut, Bruckner, Beigbeder) étaient d'avis inverse, et il fallait sans conteste les écouter. Sauf que la violence « ergotique » de leurs attaques redoublées sur la plupart des plateaux radios-télés les rendait inaudibles, blessants. Jusqu'à cette tragique évocation de la « Nuit des Césars » comme « un pogrom féministe », ce qui était insultant à la fois pour les femmes et pour les victimes des massacres antisémites. Il est vrai que le texte incandescent de Virginie Despentes - « Désormais on se lève et on se barre » - pouvait leur servir de prétexte à se réfugier dans l'effroi devant les amalgames - « le viol est ce qui fonde le style des puissants » - plutôt que de s'efforcer à la pensée et à l'interrogation. Le succès que remportait ce manifeste nous rappelait certes que la littérature peut être une arme de combat, mais au-delà de son style « king-konguette » il méritait interrogations plutôt qu'excommunications. Pourquoi cette éruption de mots de l'âme a-t-elle été partagée en feu d'artifice salvateur d'un côté alors qu'elle n'a représenté que brûlures profondes de l'autre ? Oui, les blouses blanches sont indispensables, mais ne suffiront pas. Il faudra de la matière grise, beaucoup. Et du rouge coeur. Énormément.

 

Photo : Deux infirmières dans un service de soins intensifs, dédié aux patients souffrants du Covid-19, en mars 2020 © Frederic Dides/Hans Lucas/Via AFP

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