Blanchot et Kafka, seul à seul

Blanchot et Kafka, seul à seul

L'auteur de L'Espace littéraire conçoit l'expérience de l'écriture comme une « solitude essentielle », dont le Journal de Kafka, selon lui, expose le long apprentissage : comment un homme se délie du monde social sans pour autant éluder l'altérité.

Blanchot ouvre L'Espace littéraire sur « La solitude essentielle ». C'est dire son importance. Il en fait la condition nécessaire de l'écriture. Comment la définir ? Il prend soin de la distinguer de la « solitude dans le monde » en ses manifestations pathétiques, ses formes individualistes ou ses clichés sur le recueillement de l'artiste. Un paragraphe condense tout : « Écrire, c'est entrer dans l'affirmation de la solitude où menace la fascination. C'est se livrer au risque de l'absence de temps [...]. C'est passer du Je au Il [...], c'est disposer le langage sous la fascination et, par lui, en lui, demeurer en contact avec le milieu absolu, là où la chose redevient image [...] (1). » La solitude est donc « essentielle » parce que séparée du monde de la dialectique dans lequel elle reste relative. L'oeuvre impose à l'écrivain une solitude qui n'est pas un moyen dont il disposerait et qui ouvre un rapport radicalement différent au temps, à l'identité, au langage et à l'espace. Dans un développement sur les journaux d'écrivains, Blanchot propose ce paradoxe : « Le journal - ce livre apparemment tout à fait solitaire - est souvent écrit par peur et angoisse de la solitude qui arrive à l'écrivain de par l'oeuvre » (p. 24-25). La notation d'événements datés permettrait de ne pas rompre totalement les liens avec le monde quotidien. La démonstration est faite plus loin, au chapitre « Kafka et l'exigence de l'oeuvre », consacré au Journal de Kafka. « La solitude essentielle » et « Kafka et l'exigence de l'oeuvre » s'éclairent réciproquement (2).

En lisant le Journal, Blanchot recherche comment le Franz Kafka de la biographie a tenté de devenir le Kafka écrivain. Il repère l'expression des conflits incessants que celui-ci a connus entre exigence littéraire et exigences de la vie sociale : spiritualité, psychologie, fiançailles, famille, travail, maladie, guerre, et même jardinage... Blanchot guette les moments où Kafka essaie en vain d'opérer des solutions de compromis. Comme un satellite, sa vie s'éloigne plus ou moins du centre de l'écriture. Ainsi en est-il d'un projet de roman écrit en collaboration avec Max Brod : « Un tel partage de sa solitude montre que Kafka erre encore autour d'elle » (p. 65). De même, pour les lectures en public : « Ce besoin de lire à ses amis, souvent à ses soeurs, même à son père, ce qu'il vient d'écrire appartient aussi à la région moyenne » (p. 66). Et pour l'excuse du manque de temps : « Même si l'on donne "tout son temps" à l'exigence de l'oeuvre, "tout" n'est pas encore assez, car il ne s'agit pas de consacrer le temps au travail, de passer son temps à écrire, mais de passer dans un autre temps [...] où l'on entre dans la fascination et la solitude de l'absence de temps » (p. 67). Le Journal lui-même est in fine le moyen périlleux par lequel Kafka tente de se souvenir par écrit quel homme il est quand il n'écrit pas.

L'erreur du Procès

L'autre geste de Blanchot consiste à relire les romans de Kafka à la lumière du Journal. Il marque une préférence pour Le Château au détriment du Procès : « La faute de Joseph, comme sans doute celle que Kafka se reprochait à l'époque où il écrivait ce livre, est de vouloir gagner son procès dans le monde même, auquel il croit toujours appartenir, mais où son coeur froid, vide, son existence de célibataire et de bureaucrate, son indifférence à sa famille tous traits de caractère que Kafka retrouvait en lui-même l'empêchent déjà de prendre pied » (p. 93). Joseph K. n'est donc encore que le Kafka de la « région moyenne ». L'arpenteur du Château, au contraire, en choisissant d'aller obstinément dans le sens de l'errance, se rapprocherait davantage du centre de l'écriture, même s'il commet aussi une faute : « l'impatience » (p. 95). Au-delà de la « région moyenne », la biographie sans la graphie n'intéresse pas Blanchot. Mais, on le voit, la vie n'est pas congédiée de ses préoccupations. Dans une lettre à Vadim Kozovoï, le 26 juillet 1982, il confiera : « Lawrence disait justement qu'il sacrifierait toujours Notre-Dame de Paris supposé être le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre à l'existence d'un enfant innocent. La poésie par rapport à la vie d'autrui n'a aucun droit et pourtant elle est essentielle, d'un essentiel sans justification. C'est ce que savait Kafka, partagé entre des exigences contradictoires et Proust aussi peut-être (3). » Le narrateur d'À la recherche du temps perdu relate bien lui aussi tout ce qui a pu retarder la réalisation de sa vocation. Blanchot insiste davantage sur la césure qui se produit entre le monde, a fortiori les mondanités, et la solitude de l'oeuvre. Mais la solitude n'exclut pas autrui : l'écrivain devient d'autant plus sensible à l'altérité que celle-ci n'est plus soutenue par un monde, ce qui amène à penser l'éthique de manière inconditionnelle.

Du roman au récit

Tels étaient les premiers mots de L'Espace littéraire : « Il semble que nous apprenions quelque chose sur l'art, quand nous éprouvons ce que voudrait désigner le mot solitude. » Apprendre découle d'une épreuve, sinon la solitude ne reste qu'un mot vide. C'est donc vers le Blanchot écrivain qu'il faudrait se tourner maintenant. Ceci en donne la mesure : « L'idée de personnage, comme la forme traditionnelle du roman, n'est qu'un des compromis par lesquels l'écrivain [...] essaie de sauver ses rapports avec le monde et avec lui-même » (p. 21). On retrouve ici le même type de réflexion que pour le Journal de Kafka mais avec un cran supplémentaire. C'est tout l'enjeu du passage du roman au récit dont Blanchot a été un des principaux agents aux côtés notamment de Beckett, Des Forêts ou Duras. Alors que le roman reste au niveau de « la solitude dans le monde », le récit lui seul est le versant narratif de « la solitude essentielle ». On pense à Au moment voulu et à Celui qui ne m'accompagnait pas, que Blanchot avait écrit entre 1949 et 1953 lors de son retrait à Èze et qui forment, selon ses propres mots, un « triptyque » avec L'Arrêt de mort (1948). À chaque fois, un narrateur, enfermé dans une chambre, se confronte au devenir spectral des êtres aimés et se met à écrire dans le sillage mélancolique et lumineux de leur absentement. Mais, avec Celui qui ne m'accompagnait pas, récit contemporain de l'article sur « La solitude essentielle », l'espace se réduit et se neutralise progressivement, le temps tourne de plus en plus sur lui-même tout en opérant de subtiles variations, l'intrigue se dépouille de l'anecdotique pour se concentrer sur l'écriture et les personnages prennent une dimension intérieure jusqu'à n'être plus que voix sans corps et corps sans voix qui habitent la solitude du narrateur. Celle-ci cesse alors d'être purement négative et donne à l'amour, au deuil, au toucher, au regard et à la communauté une visibilité d'autant plus belle et exacerbée qu'au bord de son effondrement.

 

Photo : © Everett Collection/Aurimages

(1) L'Espace littéraire, Maurice Blanchot, éd. Gallimard, 1955, p. 31. Les références se feront désormais dans le corps du texte.

(2) Si « La solitude essentielle » vient en premier dans l'essai, pour leur publication primitive en revue c'était l'inverse. Cf. « Kafka et l'exigence de l'oeuvre », dans Critique n° 58, mars 1952, p. 195-221 ; « La solitude essentielle », dans NNRF n° 1, janvier 1953, p. 75-90.

(3) Lettres à Vadim Kozovoï, suivi de La Parole ascendante, Maurice Blanchot, éd. Manucius, 2009, p. 78.

À lire

Maurice Blanchot partenaire invisible. Essai biographique, Christophe Bident, éd. Champ Vallon, 634 p., 19 euros.

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Photo : Frantz Olivié © DR

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