Missy, le spectre de Colette

Missy, le spectre de Colette

La biographie d'une femme aussi libre que perdue, dont Colette fit un personnage - mais aussi sa chose.

François-Olivier Rousseau écrit que, depuis longtemps intéressé par Mathilde de Morny (1863-1944), un bref temps marquise de Belbeuf, alias Missy, il fut incité à pousser ses recherches par mon « magnifique livre, Colette, une certaine France [Gallimard, 1999] » - merci pour le compliment qui, venant d'un écrivain estimé, m'émeut. J'y disais mon désir de faire la biographie de la marquise, ajoutant que j'y renonçais, Missy n'ayant pas eu de vie. L'auteur se sépare de mon jugement, abrupt, et finit par écrire que Colette a autant donné à Missy que celle-ci a donné à Colette.

Tout dépend de ce qu'on entend par « donner ». François-Olivier Rousseau commence par reconnaître que Missy n'a pas eu de vie, occupée à s'en chercher une, et pose que c'est Colette qui la lui fournit, en ce livre somptueux, Le Pur et l'Impur, où elle la campe en personnage en marge, inclassable. Ensuite, en opérant avec elle une révolution féministe, non voulue ni pensée, mais dont nous vivons les conséquences. Dois-je avouer que je souscris à l'analyse de l'auteur ? Dans le domaine spirituel, nul doute que Colette a inventé Missy et lui a rendu sa dimension énigmatique, partagée entre son désir sexuel pour les femmes et son appétit de mort. Que Missy ait mal interprété cet hommage au point de rompre, une seconde fois, avec Colette, cela nous prouve que l'auteur du Pur et l'Impur avait visé juste.

Il existe cependant un autre sens, plus terre à terre, du verbe « donner », et Missy s'y montra aussi généreuse qu'elle l'était avec ses jeunes conquêtes, achetant la maison de Rozven, la meublant, l'offrant à Colette, lui permettant de prendre son envol. Nous sommes donc bien dans l'égalité des dons. Jusqu'à ce point, mon entente avec François-Olivier Rousseau reste entière. Je n'en gardais pas moins une attitude peu avouable envers Colette. Antipathie ? Ma réaction se nourrissait à plusieurs sources : Sido, sa mère, Willy, Missy, Bertrand de Jouvenel (Chéri), Colette de Jouvenel. Avec chacun de ses personnages, la conduite de l'écrivain me déplaisait. Je posais une question qui, cher François-Olivier Rousseau, demeure à ce jour sans réponse : le biographe a-t-il le droit de préférer l'oeuvre à l'homme ou à la femme ?

Pour Mathilde, l'affaire était simple : sa mère ne l'aimait pas et la traitait de Tapir à cause de son long nez à la Morny ; Missy lui rendit son désamour, et les deux femmes jouèrent leurs rôles avec conviction. Dans un décor féerique, la petite grandit, élevée par les domestiques, cependant que sa mère s'en allait à ses soirées mondaines et que son père, vieillissant, s'occupait des affaires d'État. Il mourut sans laisser dans le coeur de la petite Mathilde une trace ineffaçable. Elle se réveilla quand le duc de Sesto épousa sa mère et qu'il fallut aller en Espagne, dans un grand palais sans caractère, à Madrid. Le duc partait à la chasse dans la campagne de Castille, et la jeune Mathilde l'y suivait, ce qui enchantait son beau-père, qui aimait parler avec elle, lui prodiguant le premier bonheur. Elle montait bien à cheval, elle aimait le flamenco et la corrida. Elle découvrit l'Andalousie, Tanger, où elle conviait des amies. Elle s'intéressa à une jeune servante qui souffrait d'une maladie. Elle la chercha dans le palais, finit par la trouver, couchée dans un cagibi, s'assit près d'elle, caressa sa peau, l'embrassa. Ce fut peut-être sa découverte de la sexualité qui s'accompagna de la découverte du prix à payer, la malade se révélant être bonne gérante de cette chair que le Tapir lui disait adorer.

Dans ce chantage, on trouve une première explication au fait que Mathilde de Morny n'ait pas su quelle était sa vie. Sans existence pour sa mère, qui ne supportait pas sa présence, même calme et silencieuse, sans existence pour ces jeunes conquêtes, qui ne voyaient en elle que les sommes qu'elles pouvaient lui soutirer, qui partaient d'un rire gras quand Mathilde leur disait qu'elle était leur mari, où aurait-elle pu se découvrir une existence réelle ? Elle n'était pas même une femme à femmes, se rêvant et se faisant homme.

Après son mariage avec le marquis de Belbeuf, qui, dans son château normand, lui offrit une vie à sa convenance, les chevaux, la quiétude, elle choisit de quitter la Normandie et divorça avec le consentement de son mari, chacun restant maître de sa fortune et de ses lubies. Sa mère ne lui pardonna pas cette séparation, car c'est elle qui avait poussé sa fille au mariage. On doute que Missy en ait souffert, trop occupée à survivre à sa mélancolie. Drogues et jeunes conquêtes glanées dans les music-halls l'y aidèrent. C'est alors qu'elle rencontra Colette, dont le mari luttait pour échapper à la ruine, autorisant sa femme à se donner en spectacle, et qui la mit entre ses bras. Dans une longue lettre à Willy, la marquise démontre son intelligence en dénonçant ce piège et en disant qu'un peu de discrétion n'eût pas nui. Colette avoue la trame en écrivant à son mari que, pour peu que sa situation s'arrange (sic), elle lui propose un ménage à trois, Missy s'en montrant, selon elle, tout à fait favorable. Elle ajoute qu'il est le seul homme dont elle soit amoureuse. Le fin mot de l'histoire étant, comme toujours chez les conquêtes de la marquise, le mot « argent », qui se traduira lors de leur rupture par un accès de vulgarité chez Colette, écrivant à sa mère qu'elle aura été seule à qui Missy aura demandé, ce qui n'est que trop vrai, la marquise devant soutenir une longue lutte pour récupérer ses meubles.

Il y aura eu auparavant la célèbre représentation du Moulin-Rouge, où Missy accepta de monter sur les planches, présentée sur l'affiche sous le pseudonyme de Yssim, avec couronne et blason qui décidèrent les membres du Jockey à orchestrer une bronca géante, avec cris, insultes, coups pour Willy, qui s'obstinait à crier : « Bravo, Bravo ! » Il y perdra sa chronique dans Le Journal et s'enfoncera petit à petit dans la misère ; Missy sera traînée dans la boue par la presse nationale et en concevra une mélancolie inguérissable. Quant à Colette... elle écrira La Vagabonde et rencontrera Jouvenel.

Faut-il que je vous précise, cher François-Olivier Rousseau, ce qui dans cet imbroglio me déplaît ? Vous l'avez vous-même deviné, établissant une différence entre coeur et sensibilité ; je vous accorde volontiers cette différence. Comme vous, je reste captif de la langue, je me berce de ses harmoniques, et je reconnais le talent qui n'est pas de l'autobiographie. La puissance de ce don se mesure au fait que, parlant de Missy, on se retrouve à pignocher autour de Colette. Ce fut l'attitude même de Missy, qui avait eu l'intuition de ce qu'elle devait à l'écrivain, c'est-à-dire sa survie. Quand, des années après leur rupture, elle voulut se réconcilier, la porte de la chambre du Majestic lui fut grande ouverte, d'autant que Colette cherchait elle-même à la joindre pour lui montrer le chapitre qu'elle lui avait consacré dans Le Pur et l'Impur. Missy le lut, parut l'approuver, puis changea d'avis ; les lecteurs de Gringoire tranchèrent, obtenant l'interdiction du papier, jugé amoral. Des années plus tard, Colette publia le volume, inchangé, ce qui fâcha Missy. Mais elle n'était plus qu'un vieux monsieur sans tête, une rescapée de la Belle Époque qui écrivait sur un papier l'adresse où elle se rendait et la sienne propre ; elle n'avait plus d'argent et mangeait dans un restaurant voisin dont Sacha Guitry, qui avait, lui, du coeur, réglait l'addition ; il alla de même lui rendre visite à la clinique, dont il régla également les comptes, après sa première tentative de suicide.

Vous ajoutiez, après votre début, que j'avais presque raison, cher François-Olivier Rousseau, et votre livre me le prouve, ce dont je me réjouis. Il évoque les uniformes et les décors, la belle Sophie Troubetzkoy, le duc de Sesto, les paysages espagnols, les Jouvenel, père et fils. Il y a, surtout, Missy, à qui vous rendez le plus bel hommage, la suivant, dans ce triste Paris de l'Occupation, jusqu'à son dernier rendez-vous. Elle fut bien une créature de Colette, et, pour la peindre, vous usez de la langue la plus souple et la plus exacte, rendant les décors évanouis de la Belle Époque. Votre livre me rappelle celui dont j'ai longtemps rêvé. Je lui souhaite le succès qu'il mérite.

À lire

Missy, FRANÇOIS-OLIVIER ROUSSEAU, éd. Pierre-Guillaume de Roux, 304 p., 22,90 €.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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