Beaux indésirables

Beaux indésirables

Un roman inédit de Louis Guilloux, qui annonce Le Sang noir.

Aucun doute, il est urgent de relire Louis Guilloux. Dans ce roman inédit, qu'il écrivit au début des années 1920, à 24 ans seulement, résonnent déjà les thèmes qui feront le succès du Sang noir (1935) - le récit d'une journée en 1917 de la vie de Cripure, professeur de philosophie moqué par tous. De même qu'on y trouve exprimées des inquiétudes qui rongent encore la société d'aujourd'hui.

L'histoire se déroule en 1914 dans un camp de concentration proche de Belzec, à l'arrière du front. On y parque les étrangers indésirables, autrement dit les réfugiés que la guerre a chassés de leurs terres natales, des Tchèques, des Espagnols, et même des Français. « On leur en voulait à ces hommes et à ces femmes d'être encore vivants malgré leur misère et leur souffrance », écrit Louis Guilloux.

Comme les migrants du XXIe siècle, les exilés de la Grande Guerre, victimes des violences de l'histoire, souffrent plus encore de l'absence de compassion de leurs semblables, voire des tortures qu'ils leur infligent. M. Lanzer, professeur d'allemand et interprète du camp, est un homme droit, un coeur tendre. Mais ce bain social nauséabond fait bientôt remonter en pleine lumière ses pulsions sadiques. Confronté à ses démons intérieurs, déstabilisé, ne sachant plus s'il est bourreau ou victime, il devient à son tour un paria, un indésirable. Et c'est là évidemment la grande leçon de ce roman admirable. Les orages de l'histoire nous ont appris que nul n'est à l'abri du renoncement aux plus simples valeurs d'humanité. De tels livres peuvent cependant nous éviter la chute.

L'INDÉSIRABLE, Louis Guilloux, éd. Gallimard, 179 p. 19 E.