Jul : « Relire Astérix, pour moi, c'est une carapace de confinement »

Jul : « Relire Astérix, pour moi, c'est une carapace de confinement »

Uderzo est mort le 24 mars. Il nous laisse des milliers de dessins et personnages, dont Astérix. Un des rares artistes capables de créer, selon Jul , « une empreinte mentale » pour de nombreuses générations. Pour le dessinateur, c'est un monstre sacré qui vient de s'éteindre dont l'oeuvre est plus que salutaire dans cette periode de confinement.

Jul, avez-vous connu Uderzo ?

Jul : Il avait été question que je reprenne Astérix, j’ai été parmi les finalistes pour la reprise. Je l'avais rencontré à cette occasion et, comme toujours avec les monstres sacrés de la BD de mon enfance, j’ai été tout à fait incapable d'avoir une interaction adulte. J’étais pétrifié comme avec Gotlib, ou d’autres… Donc, on ne peut pas dire que je l'ai vraiment connu.

Qu’a t-il apporté à la bande dessinée ? 

J. : Pour moi, il a ouvert les portes de l'imagination à des générations entières. Avant même de savoir lire, cet univers graphique a donné une grille de lecture, des espèces de lunettes magiques qui permettaient de passer dans une autre dimension et de voir le monde qui nous entourait depuis sa perspective. Les canons graphiques qu’il a créés pour dessiner les choses, aujourd’hui c'est la façon dont les gens voient le monde. Un menhir, un sanglier, un camp romain, Jules César : si on demande à n’importe qui dans la rue de fermer les yeux et de les visualiser, c'est un dessin d'Uderzo qui sera décrit. Il a créé une empreinte mentale sensationnelle. Il n'y a pas beaucoup d'artistes dans tous les arts qui peuvent se vanter d’avoir offert une telle carte mentale à des générations entières à travers le monde. 

Est-ce parce qu'il dessine des Gaulois que nous y sommes attachés ?

J. : Le fait que ce soit des Gaulois est finalement subalterne par rapport à la force de cet univers. Et puis, il y a cet équilibre extraordinaire du duo, un duo de deux génies dans leur art. Enfant, je pensais que « Goscinny et Uderzo » était un mot valise, une seule et même personne, un animal fabuleux composé de deux entités. Au fond c’est ça : l’admiration mutuelle qu’ils se portaient malgré leurs divergences de caractères a créé cela. 

Qui d’autre a été capable de créer une empreinte mentale aussi forte ? 

J. : Peu de monde… Moebius, en termes de science-fiction a inventé beaucoup de choses reprises ensuite par le cinéma. Sempé évidemment, il a fait voir Paris, St-Tropez, qu'on ne voyait pas. Lui aussi a créé cela.

À part Astérix, quel autre personnage considérez-vous comme marquant ? 

J. : Oumpah-Pah, pour moi est sur le même plan que Astérix et Obélix, il fait partie de mon panthéon. J’avais un gros album d’Oumpah-Pah à la maison que je lisais avec la même ferveur qu’un Astérix.  

Justement, quel est votre album préféré ? 

J. : J’ai du mal à dire car j’ai tellement métabolisé Astérix…

Métabolisé  ? 

J. : Oui, je l'ai ingéré, j’en ai fais une part de moi-même. Je l’ai incorporé vraiment ! Je suis traversé et constitué comme beaucoup d'entre nous par de nombreux albums. Je serais bien en peine d’en choisir un ! Ce qui est extraordinaire dans Astérix, contrairement à Tintin, c'est que c'est une oeuvre chorale. Astérix tient par la multiplicité de ses personnages hyper emblématiques : un village entier, une pléthore de personnages si différents et si incarnés, contrairement aux schtroumpfs qui sont hyper stéréotypés. Tous les personnage d'Astérix sont fins psychologiquement et en termes de dessin. Uderzo a créé une identité visuelle géniale pour identifier chacun : le légionnaire, le poissonnier, les Corses, les Belges… Chacun a une « gueule » spécifique. Il a réussi à faire des types humains avec une incarnation très peu égalée. Il y avait un acting du personnage uderzien qui est bien plus fin que n’importe quel autre de ses contemporains. Quand Uderzo commence à faire Astérix, il invente une façon tellement vivante de faire vivre les corps, les expressions, beaucoup moins empesée que d’autres. Il y a lui et Franquin.

Peut-on se réfugier dans la BD, dans Astérix, comme une madeleine de Proust, pendant cette période de confinement ? 

J. : L’idée d'une madeleine des Astérix voudrait dire que c’est quelque chose que l’on retrouve après un long oubli et qui ressuscite des souvenirs enfouis, alors qu’au contraire, Astérix m’a accompagné tout au long de ma vie. Pour moi, c'est une carapace de confinement. Avant d'apprendre la mort d’Uderzo hier, j’étais déjà dans ce confinement entouré de piles entières d’albums d'Astérix. Que fait-on dans ce genre de moment ? On lit et on relit, toutes les générations le font. La veille, j’avais piqué une crise sur mes filles qui avaient laissé trainer des piles d’Astérix sur lesquelles je trébuchais dans la salle de bain. Moi, je pose ma tasse de café sur des albums d'Astérix... Je vivais déjà dans un temple, comme une sorte de vestale confinée dans le culte Astérix !

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

Jul est dessinateur. Il est notamment l'auteur de la série Silex and the city, du dernier Lucky Luke, Un cow-boy à Paris, ou encore de 50 nuances de Grecs - Encyclopédie des mythes et des mythologies (avec Charles Pépin) aux éditions Dargaud.

 

Photos : Uderzo © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP - Jul © Jean-Philippe BALTEL/SIPA

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Photo : Frantz Olivié © DR

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