Ave Uderzo

Ave Uderzo

Rendons à César ce qui est à César et à Uderzo ce qui lui appartient. Le dessinateur d'Astérix n'était pas le simple exécutant graphique des scénarios de Goscinny mais un artiste virtuose, qui savait jouer avec les logiques propres au neuvième art. 

Par Stéphane Audeguy

Des Aventures d’Astérix le Gaulois, on a surtout commenté les scénarios, les inventions linguistiques, l’idéologie : c’est-à-dire le talent de René Goscinny. Dans toutes ces approches logocentriques d’Astérix, le dessin va sans dire. Cette omission est l’hommage paradoxal d’une nation qui reste plus littéraire qu’elle ne le croit au génie d’Albert Uderzo. N’a-t-il pas créé des figures inoubliables dont la célébrité occulte celui qui l’a conçue ? C’est cette fausse évidence qu’il faut interroger, au moment où vient de disparaître celui qui a donné des gestes, des corps, des paysages à l’un des mythes français les plus symptomatiques du XXème siècle. 

Un dessinateur, donc. Plus habile, plus labile que beaucoup de ces confrères ; qui reconnaîtrait la même main dans Tanguy et Laverdure et dans Astérix ? Plus talentueux, aussi, ce qui suffirait à expliquer la haine rancie de certains de ses contemporains et confrères. Mais pour le comprendre, il faut entrer un peu dans les logiques propres au neuvième art.

Il y a dans la bande-dessinée une science du découpage technique qui doit bien entendu quelque chose au cinéma : les vues en plongées et contreplongées, par exemple, dont Uderzo fait un usage fréquent et magistral (sa meilleure planche de contre-plongée, c’est-à-dire de peur, étant la dix-septième d’Astérix et les Normands). Il faut se souvenir cependant que le cinéma dispose de 24 images par secondes, et de 300 à 2000 plans pour s’exprimer ; là où la bande dessinée classique compte 48 planches d’une douzaine de dessins chacune. Dessiner, c’est donc choisir avec soin un angle, une échelle, ménager d’innombrables ellipses, avec d’autant plus de soin que le spectateur-lecteur doit être conduit de péripétie en péripétie sans avoir à fournir d’efforts pénibles. Ouvrez Astérix et Cléopâtre : dans une seule planche de cette œuvre, on compte huit dessins mettant en scène trois personnages (Cléopâtre, son guépard, l’architecte Numérobis), selon huit points de vue différents. Jamais la variété ne nuit à l’intelligence du récit, bien au contraire. Cette virtuosité-là suffit à montrer qu’Uderzo n’est pas le simple exécutant graphique d’un scénario bien enlevé (à l’élaboration initiale duquel, on l’oublie trop souvent, il participait). Voilà pour la grammaire narrative.

Le corps uderzien

Si maintenant on se place à l’intérieur de l’image, on s’aperçoit qu’Uderzo maîtrise parfaitement la syntaxe du mouvement, comme Hergé d’ailleurs : Astérix, à l’instar de Tintin, se définit par un extraordinaire allant, dont la potion magique est l’élixir. Le secret visible et imperceptible du dessin d’Uderzo, se manifeste notamment dans le domaine de ce qu’on pourrait appeler les idéogrammes cinétiques : petits nuages sous les pieds de Bonemine pour figurer une démarche primesautière ; cercles tracés autour du bras levé d’Obélix, etc. Voyez aussi les innombrables graphismes de ce type dans la grandiose partie de rugby d’Astérix et les Bretons. Ce cinétisme généralisé – ne dirait-on pas que le bord des cases d’Uderzo est presque toujours sur le point d’être franchi ? – possède son pendant scénaristique : le Gaulois Astérix voyage beaucoup. N’oublions pas qu’il est né au début de l’âge du Tourisme, et en un temps où l’Angleterre et l’Espagne sont encore exotiques. Le moins casanier des Gaulois est aussi le plus expressif : un trait de génie d’Uderzo est d’avoir doté les ailes du casque de son héros d’une vie émotive, de sorte qu’on les voit tour à tour interloquées, abattues par un découragement passager, dressées par la curiosité. Il en va de même de la paire d’oreilles d’Idéfix, véritable sémaphore de ses sentiments. Sur une planche d’une dizaine de dessins, Astérix, s’il apparaît neuf fois, le fera neuf fois dans une attitude corporelle différente. Son visage lui-même est étonnamment expressif, surtout si on le compare à celui de son grand rival, plus iconique, plus stylisé : Tintin. Car Hergé, à la fois pour des raisons de focalisation (on voit ce que Tintin voit), à la fois, peut-être, pour ne pas lasser le lecteur avec un visage somme toute assez pauvre, le représente très souvent de dos ; sans compter qu’il use et abuse de l’idéogramme des gouttes autour de la tête, qui figure toutes sortes d’affects (surprise, peur, soulagement, etc.), là ou l’émotion engage le corps tout entier des héros d’Uderzo.

En somme, il y a une geste du corps uderzien. Corps qui se dépense sans compter, travaille, nage, danse, sculpte, escalade, court, bâtit, fait de la luge, du bateau, du sport, de la chasse, et bien sûr baffre, se bagarre et s’esclaffe. C’est aussi, pour parodier la célèbre formule des Fleurs bleues de Raymond Queneau, un corps qui ne baise guère ; qui ne baise même pas du tout. C’est la règle des bandes dessinées, destinée, au moins en principe, aux enfants (de 7 à 77 ans). Il n’est peut-être pas très intéressant de pousser sur ce sujet plus loin l’analyse – et puis il ne faut pas vexer les Français, qui se croient toujours les rois de la gaudriole. Tout de même, Astérix est un vieux gars ; Obélix, un grand niais bloqué au stade oral ; pour le reste, il règne dans Astérix une conjugalité petite-bourgeoise bien française.

Une euphorie rondouillarde

Peut-être l’univers d’Astérix, comme celui de Tintin, est-il fondé sur deux forclusions fondamentales : celle du désir et celle de de la mort (cette dernière extraordinairement dédramatisée dans Astérix, certainement plus inquiétante dans Tintin) ? Le secret de l’univers d’Uderzo, c’est qu’il tient dans un cercle, comme la courbe est la marque de son coup de crayon. Car tout commence, toujours, par cette loupe sur la carte du village gaulois entourée des fameuses garnisons d’Aquarium, de Babaorum, de Laudanum et Petibonum ; et tout s’achève par un festin villageois, autour d’une table en fer à cheval. Univers répétitif ? Oui et non : il y a toujours un banquet, mais il n’y a pas deux banquets identiques. Les voyages, eux, sont théoriquement liés à la rencontre de l’Autre ; mais Astérix ne rencontre jamais une Altérité, comme en témoigne le rapport de la série aux femmes, qui est proprement calamiteux ; rien que des petites différences, rien que des Voisins, de sorte que l’autre revient toujours à peu près au même (d’où la réussite de l’album de la proximité par excellence : Astérix chez les Belges).

Une France replète et prosaïque, foncièrement allergique à la poésie (haro sur Assurancetourix), vaguement raciste, franchement sexiste, sempiternellement franchouillarde ? Sans doute. Mais dans le crayonné d’Uderzo une alacrité, une euphorie rondouillarde qui affecte les hommes, les femmes et les sangliers, tandis que les maigres sont souvent suspects (devin, architecte jaloux). Et toujours cette joie enfantine de la pure dépense d’énergie qui éclate dans les scènes de combats contre les Romains, contre le bel ordonnancement trop orthogonal de leurs armées, pour le désordre de la vie civile, et de la vie tout court.

Uderzo, ce fils d’immigrés italiens qui collectionnait les voitures rouges rapides, pensait vivre centenaire ; il meurt à 92 ans au moment où, en dépit des apparences, la France fermée dont il a figuré la fin s’est définitivement volatilisée – et je ne suis certainement pas de ceux qui la regrettent. On ne comprendra bientôt plus grand-chose à l’Astérix de Goscinny, à ses jeux de mots, à son rapport aux pages roses du dictionnaire ; il restera le dessin d’Uderzo, allègre, vif, rapide : heureux.

 

Romancier, Stéphane Audeguy vient de publier Histoire d’amour aux édititions du Seuil, dans la collection « Fiction & Cie » (une critique sera disponible dans notre numéro d'avril).

 

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