L'album d'une rechute

L'album d'une rechute

Vingt ans après son best-seller, Chuck Palahniuk est toujours prêt à en découdre. Mais c'est en BD qu'il a choisi de donner une suite à son roman culte.

Imaginer une suite à Fight Club, un défi impossible ? Adapté au cinéma par David Fincher, vendu à 300 000 exemplaires aux États-Unis et à 100 000 en France, le roman, paru en 1996, est devenu un marqueur de sa décennie : l'auteur, Chuck Palahniuk, y dénonçait, par la voix d'un narrateur anonyme et schizophrène, une société de consommation vouée à l'émasculation des masses, à laquelle il opposait un gourou dément - Tyler Durden, deuxième personnalité du narrateur - prônant la violence administrée et reçue avec enthousiasme, et conduisant un projet terroriste. Vingt ans et de nombreux romans plus tard, Chuck Palahniuk reprend, en bande dessinée, les rênes de son intrigue. Marla, l'héroïne nymphomane de Fight Club, et le narrateur - qui porte désormais un nom, Sebastian -, ont un fils de 9 ans et mènent une vie conjugale paisible, dont la quiétude repose sur le traitement de Sebastian contre la schizophrénie. Mais, nostalgique des nuits torrides avec le double de son mari, Marla remplace ses gélules par du sucre et de l'aspirine pour faire ressurgir un Tyler Durden toujours décidé à détruire le monde. Ressuscité, le père du « projet chaos » kidnappe leur enfant, prochain démiurge de l'opération « Rize or Die »...

Comics des années 1980

« Lorsque j'écrivais Fight Club, je pensais que je resterais la même personne pour le reste de mes jours. Or cela n'a pas vraiment été le cas, c'est la raison pour laquelle j'ai voulu une suite au roman », nous a expliqué l'écrivain. Certes, mais pourquoi une BD ? « Certains ont préféré le film, d'autres le livre, la suite devait emprunter un nouveau médium. » Réalisés par Cameron Stewart, les dessins empruntent aux comics des années 1980 et aux histoires de super-héros une esthétique aux couleurs prononcées, dans une composition graphique qui entremêle les formes (jusqu'aux images de synthèse). « Le travail de Cameron permet d'illustrer ce qui est très présent dans mon écriture : l'ellipse. Les couleurs clarifient le dessin et aident à comprendre les passages entre le passé et le présent ou entre le rêve et le fantasme. » Telles ces apparitions de cachets détourés qui dissimulent, de plus en plus nombreux, les paroles des personnages tout en disant l'influence de la chimie. La bande dessinée permet aussi de multiplier les niveaux de lecture entre textes et images, dans une dynamique séquencée en tableaux fugaces propices à la succession d'actions. Pas de place, ici, pour la rêverie contemplative. Chaque narration est typée par des partis pris formels très tranchés : comme le premier roman, Fight Club 2 ne cesse de braver le chaos, comme en un rodéo.

« Je me suis rendu compte que la vie suivait son cours et que les choses changeaient », avoue Chuck Palahniuk. Fight Club avait suscité la naissance d'associations de combat libre, modelées sur les « clubs » du roman ; Fight Club 2, à force de jeux de miroir, finit par intégrer jusqu'à la figure de l'auteur et celle du lecteur dans l'intrigue. Laquelle , diffractée et fantaisiste (on y trouve ainsi un mort-vivant transgenre), permet nombre d'interprétations. « La vérité est relative, et chacun adopte à sa manière un personnage selon le reflet de ses propres expériences », conclut Palahniuk. Rappelons que son dernier roman, Orgasme, paru en mars chez Sonatine, suit un milliardaire psychopathe, magnat de l'industrie du sexe, qui cherche à dominer le monde en inondant le marché féminin de gadgets intimes piégés : une sorte de Tyler Durden passé de l'autre côté...

Photo : ©CHUCK PALAHNIUK, CAMERON STEWART/SUPER 8 EDITIONS 2016

À LIRE

Fight Club 2, CHUCK PALAHNIUK ET CAMERON STEWART, traduit de l'anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, éd. Super 8, 264 p., 25 E.

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Laurent de Sutter © Hannah Assouline/ éd. de l'Observatoire

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© Louison pour le NML

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