« Mythopoïèse » : dernier volet d'une fable écologique

« Mythopoïèse » : dernier volet d'une fable écologique

Dans le troisième tome de son Petit traité d'écologie sauvage, Alessandro Pignocchi imagine un futur alternatif où le capitalisme s'est effondré et les pinsons sont entrés en politique.

Par Marie Fouquet

Des mésanges détournent le discours de Nicolas Hulot à l'Assemblée nationale, des enfants en sortie scolaire font sauter des champs d'éoliennes avec des explosifs, des pinsons brûlent l'Élysée, les chefs des États puissants ont perdu le pouvoir et décompensent en prenant des acides autour d'un feu à la campagne…

Petit traité d'écologie sauvage - Tome 3 : Mythopoïèse, Alessandro Pignocchi, éd. Steinkis

Sous les traits fins à l'aquarelle d'Alessandro Pignocchi, l'effondrement du monde occidental est déjà bien avancé. « Mythopoïèse », dernier volet de la trilogie Petit traité d'écologie sauvage, met en scène l'étude par un anthropologue jivaro des changements qui ont cours dans cette civilisation, tentant d'en sauvegarder les derniers codes en les retranscrivant dans un carnet. La perspective scientifique est ainsi décentrée puisque les émetteurs, les preneurs de décision et autres penseurs ne sont plus exclusivement européens ou nord-américain, ni même unanimement humains. Pignocchi imagine un monde où les chefs ne sont plus ceux qu'on croit, où les oiseaux ont de l'influence sur les personnages publics, où les enfants grandissent avec une éducation proche de la terre et de la nature et qui envisage les enjeux de leur protection et l'éloignement des menaces qui pèsent sur elles. Un monde qui a « basculé du capitalisme au communalisme » dès lors que, en 2022, le taux d'abstention a atteint 95 %.

Petit traité d'écologie sauvage - Tome 3 : Mythopoïèse, Alessandro Pignocchi, éd. Steinkis

« Nous sommes ainsi revenus au temps du mythe […] : les non-humains sont sortis de la nature […] et ils sont entrés en politique. » (Baptiste Morizot et Nastassja Martin, Retour du temps du mythe) L'ancien chercheur en sciences cognitives et en philosophie accompagne systématiquement ses ouvrages d'autres paroles d'écrivains et d'universitaires. Son premier album, Anent, Nouvelles des Indiens jivaros était préfacé par Philippe Descola, traduisait son expérience dans la jungle amazonienne sur les traces de l’anthropologue. Son dernier album, La Recomposition des mondes, qui traite des modes de vie et de luttes sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, contient une postface d'Alain Damasio.

Petit traité d'écologie sauvage - Tome 3 : Mythopoïèse, Alessandro Pignocchi, éd. Steinkis

Ce qui caractérise cette trilogie, c’est sa tonalité cynique et absurde à la Fabcaro – drôle, grinçante et vertigineuse – et sa mise en scène de vivants qui dialoguent et abolissent toute frontière entre humains et non-humains, plaçant sur le même registre et dans le même monde symbolique et réel les animaux, les végétaux et les hommes. Certes, les dimensions politique, écologique et anthropologique dominent dans le travail du dessinateur. Ce dernier témoigne d'un futur alternatif possible, avec un certain cynisme qui rappelle le caractère absurde des temps que nous vivons, où capitalisme et écologie forment encore aujourd'hui un couple rendu possible par le politique.

Mais le trait fureteur d'Alessandro Pignocchi, son sens de la narration et de l'humour, laissent germer l'espoir que grandissent dans nos têtes l'idée d'un vivre-ensemble qui abolit l'individualisme, les représentations hiérarchiques et les rapports de domination.

 

Couverture du livre

À lire : Petit traité d'écologie sauvage - Tome 3 : Mythopoïèse, Alessandro Pignocchi, éd. Steinkis, 123 p., 16 €.

Rencontre avec Alessandro Pignocchi au Monte-en-l'air (Paris 20e, Ménilmontant) le mardi 28 janvier à 19h et à l’occasion du festival de la bande dessinée d’Angoulême du 31 janvier au 2 février.

 

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