Avis de dépression

Avis de dépression

Le poète n'a pas su dompter son angoisse. Son idylle avec l'aimée de Nietzsche prit les couleurs de l'amitié.

au printemps 1897, Lou Andreas-Salomé reçoit à Munich plusieurs poèmes anonymes d'un admirateur qui ne s'identifiera que quelques semaines après leur envoi : René Maria Rilke, un jeune poète praguois de 21 ans. Lou, d'origine russe, a 36 ans et s'est fait connaître par un essai profond sur Nietzsche (elle avait eu en 1882 une amitié tumultueuse avec le philosophe, qui voulait en faire sa disciple et l'épouser), le roman Ruth, mais aussi des critiques littéraires, des poèmes et des nouvelles. Rilke, après quatre années traumatisantes d'école militaire (1891-1895), s'est établi à Munich, où il espère trouver un peu de reconnaissance. Il a déjà publié plusieurs recueils mais se débat alors violemment avec lui-même. Sa rencontre avec Lou est décisive.

Ses lettres ne cesseront de le répéter : Lou est pour lui une consécration et une bénédiction, il l'aime avec une sorte d'effroi mystique. Son récit Ewald Tragy formulera ce qu'il attendait d'elle : « Il est encore temps, je suis encore malléable, je peux être comme de la cire entre tes mains. Prends-moi, donne-moi une forme, achève-moi... » Il devient bientôt son amant, elle le rebaptise : René, le prénom de l'enfance, devient Rainer (dans lequel on entend rein, « pur »), comme une injonction à se réapproprier cette langue allemande dont il sera l'un des plus grands poètes. Pendant l'été, ils louent une petite maison de campagne près de Munich, puis Lou retrouve Berlin et le domicile conjugal de Schmargendorf... car elle est depuis 1887 l'épouse de l'orientaliste Friedrich Carl Andreas. Mais elle a imposé une loi d'airain : ce mariage est une union purement spirituelle, qui ne sera jamais consommée charnellement. Rilke s'établit dans leur voisinage. Les deux amants vivent sous les yeux d'Andreas un amour non dissimulé.

Déjà Lou s'inquiète. Tout trahit en Rilke une dépression, qui le livre à des comportements infantiles. Au printemps 1898, il se résout à passer un mois seul à Florence, convaincu par Lou d'accepter un face-à-face avec lui-même. Dans le Journal florentin qu'il tient à son intention, Rilke décrit sa maîtresse tantôt comme la mère protectrice d'un enfant apeuré, tantôt comme la déesse dont le poète est le prophète. Révolté par sa propre soumission, il conclut : « Je t'ai haïe comme quelque chose de trop grand. »

L'année suivante, les amants découvrent la Russie. Ce pays natal quitté en 1880, Lou le connaît mal car elle a vécu confinée dans le milieu de la grande bourgeoisie germanophone de Saint-Pétersbourg. Les deux voyages russes (avec Andreas en avril-juin 1899 et sans lui en mai-juillet 1900) seront une véritable expérience spirituelle, mais aveugle aux réalités du pays. Ils rencontrent le vieux Tolstoï, qui travaille alors à Résurrection, et lui parlent avec émotion du caractère mystique des Russes. Sa réponse est cinglante : superstition ! Leur amie Sofia Schill, écrivaine engagée qui enseigne la littérature aux ouvriers moscovites, constate : « Ils ne recherchèrent et ne virent en notre pays qu'une idylle, alors que s'amoncelaient les nuages annonciateurs de l'orage. »

JE T'AIME MOI NON PLUS

Rilke est toujours plus dépressif. Le 27 juillet 1900, Lou l'abandonne brutalement à Saint-Pétersbourg pour rejoindre son frère en Finlande. Rilke rentre seul. Après un séjour à Worpswede, qui abrite une colonie d'artistes d'inspiration expressionniste, il retourne à Schmargendorf pour l'hiver. Mais Lou lui échappe. Le 26 février 1901, elle lui écrit un « Dernier appel » : seule une séparation pourra aider Rilke à s'affranchir. Deux années et demie de silence suivront cette rupture. Rilke s'est marié avec la sculptrice Clara Westhoff, rencontrée à Worpswede, ils ont eu une petite fille, Ruth, prénommée d'après le titre du roman de Lou. Depuis août 1902, le poète réside à Paris, où il fréquente l'atelier de Rodin. Mais la capitale française est une expérience angoissante, qui s'exprimera dans Les Carnets de Malte Laurids Brigge. Le 23 juin 1903, il envoie un court billet à Lou : « Depuis des semaines, je veux écrire et je ne l'ose pas, de crainte que ce ne soit beaucoup trop tôt ; mais qui sait si, à l'heure la plus difficile, je pourrai venir. » Cet échange renoue le contact et inaugure une amitié qui durera jusqu'à la mort de Rilke, en 1926.

Les trop rares occasions de se voir n'altéreront jamais cette amitié : « Malgré les aléas des événements extérieurs, se souvient Lou, nous nous retrouvions toujours sur un terrain commun, et chaque rencontre était une occasion de fêter cette entente qui transformait soucis et tristesse en un sentiment de joie débordante. » Elle a découvert la psychanalyse en 1911 et conquis l'amitié de Freud l'année suivante. En août 1913, elle lui présente Rilke. Les deux hommes s'apprécient, mais le poète reste réfractaire : « La psychanalyse est une aide trop radicale pour moi, elle aide une fois pour toutes, elle fait le ménage à fond, et me retrouver un jour ainsi nettoyé me laisserait peut-être encore moins de perspectives que mon désordre. » De Lou, il accepte de longues analyses car il a confiance en sa vitalité nietzschéenne : « Je n'ai connu personne, écrit-il à une amie, qui ait toujours eu la vie de son côté avec autant d'assurance, qui soit capable de discerner dans les choses les plus douces comme les plus terribles la puissance unique qui se dissimule, mais qui, lorsqu'elle tue, veut encore donner... »

« TOI SEULE EST RÉELLE »

Tout au long des années 1920, Lou exerce la psychanalyse, chez elle, à Göttingen, mais aussi à Berlin et à Munich. En 1921, Rilke s'est installé au château de Muzot, dans le Valais, séjour fructueux qui donnera naissance à des chefs-d'oeuvre : Les Élégies de Duino et Les Sonnets à Orphée. Mais, durant les dernières années, l'effondrement physique et psychique menace ; Rilke appelle à l'aide son amie, qui le rappelle à sa vocation de poète. La dernière lettre que lui adresse Rilke, tracée au crayon d'une main faible, se termine sur ces mots en russe : « Prochtchaï, dorogaïa moïa » (« Adieu, ma chérie »). Il meurt le 29 décembre 1926.

Avec la même gratitude qui avait présidé à la monographie de Nietzsche après son effondrement, Lou publie en 1928 un Rainer Maria Rilke. Au printemps 1934, elle lui consacre encore un magnifique texte de souvenirs : « J'aurais pu te dire mot pour mot ce que tu m'as dit en m'avouant ton amour : "Toi seule es réelle." C'est ainsi que nous sommes devenus mari et femme avant même de devenir des amis, et cette amitié ne fut guère le fruit d'un choix, mais de noces clandestines. Ce n'étaient pas deux moitiés qui se cherchaient en nous : notre unité surprise se reconnaissait, tremblante, dans une unité insondable. Ainsi, nous étions frère et soeur - mais comme dans un passé lointain, avant que l'inceste devînt sacrilège. »

Le philosophe Dorian Astor est spécialiste de Nietzsche et de Lou Andreas-Salomé.

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