Aventureux à l'extrême

Aventureux à l'extrême

Emmanuel Carrère avait raison : l'écrivain Édouard Limonov est un personnage de roman. Entre Moscou, New York et Paris, il a été punk,valet de chambre, journaliste... Délaissant la fiction, le casse-cou russe est désormais une figure politique qui joue avec le feu des extrémismes.

Avant le Limonov d'Emmanuel Carrère, nous n'entendions pas beaucoup parler en France du « voyou russe », auteur du Journal d'un raté éd. Albin Michel, 1982 et du Discours d'une grande gueule coiffée d'une casquette de prolo éd. Le Dilettante, 1991. Édouard Limonov a pourtant beaucoup séjourné à Paris entre 1980 et 1994, et il comptait alors parmi les journalistes et écrivains en vue. Il était proche de l'équipe de L'Idiot international, journal pamphlétaire dirigé par Jean-Edern Hallier, qui rassemblait, entre autres, Patrick Besson, Marc-Édouard Nabe, Morgan Sportès, Michel Houellebecq et Philippe Sollers. Depuis quelque temps, les oeuvres de Limonov font l'objet de plusieurs rééditions. Bartillat vient de publier un recueil de ses chroniques parues dans L'Idiot, sous le titre L'Excité dans le monde des fous tranquilles. À cette occasion, nous avons posé quelques questions à l'écrivain.

Parlez-nous de votre activité de journaliste. Comment envisagez-vous l'écriture de vos articles par rapport à celle de vos livres ?

Édouard limonov. J'ai débuté dans le journalisme en 1974, à Vienne et à Rome. J'ai écrit pour des titres français, américains, néerlandais et même serbes. En Russie, j'ai participé de 1990 à 1993 aux grands journaux russes Izvestia et Sovietskaya Rossia. Puis, entre 1994 et 2000, je suis devenu éditeur et rédacteur en chef de mon propre journal, Limonka. À partir de 1996, j'ai contribué à Exile, où j'écrivais en anglais sur un ton humoristique. Et aujourd'hui j'écris pour le GQ russe et le site Grani.ru. Je pense, en effet, que l'écriture d'un article est très différente du travail de l'écrivain. La première différence, pour moi, c'est que l'auteur peut tout se permettre, même d'être idiot, tandis que le journaliste doit toujours être prudent dans ses propos. La réputation du journaliste est bien plus menacée au quotidien que celle de l'écrivain.

Pourtant, vous n'hésitez pas dans vos chroniques de L'Idiot à faire preuve d'une certaine ironie, par exemple lorsque vous parlez de l'URSS.

L'ironie est un moyen de se défendre contre la monstruosité de la réalité. Tous les régimes trop durs ont suscité un désir de distance. C'est l'exemple parfait de Charlie Chaplin dans Le Dictateur.

Vous faites aussi souvent des détours par la fiction. En 1984, vous imaginiez dans un article intitulé « La disparition des barbares » l'effacement mystérieux de l'Union soviétique de la surface terrestre.

Le journalisme peut puiser dans des matériaux divers, jusqu'à la poésie. Pier Paolo Pasolini écrivait bien des poèmes dans les colonnes des journaux italiens. « La disparition des barbares » était prémonitoire. Elle est écrite dans le genre même de la prophétie. Elle ne consiste pas en une analyse de la situation mais en une illumination. J'ai écrit d'autres textes prophétiques comme le poème sur mon jugement à Saratov, composé en 1969 alors que l'événement aura réellement lieu en 2002-2003. Dans mon pays, j'ai la réputation d'avoir un don.

Vous écrivez aussi en français... Ce bilinguisme vous donne-t-il un double regard, français en Russie et russe en France ?

Il faut parler de mon bilinguisme au passé. À l'époque où j'étais en France, je maîtrisais bien le français. Aujourd'hui, je ne suis plus qu'un pauvre illettré dans cette langue. Dans ma patrie, parmi les miens, je l'ai malheureusement oubliée. Je lis très bien, mais je parle et j'écris mal. Je conserve cependant une certaine aisance à être parmi des Français, je connais vos habitudes, et votre langue n'est pas un secret pour moi. Parfois, je rêve dans un français parfait. De toute façon, je suis citoyen du monde, je me sens aussi à l'aise en France qu'en Amérique ou qu'en prison.

Comment envisagez-vous vos relations avec la France ?

En 1980, à Paris, j'ai été très bien accueilli par le monde littéraire. Libération avait publié quelques extraits du Poète russe préfère les grands nègres avant même sa parution. En 1986, le magazine Elle m'avait classé parmi les dix meilleurs écrivains français. Mais, à partir de cette année-là, les choses ont changé car je commençais à me faire plus virulent. Un jour, lors d'une émission télévisée, j'ai lancé : « Laissez-nous notre Staline, vous avez votre Napoléon », phrase qui fut immédiatement dénoncée dans Le Monde comme une remarque politiquement incorrecte. Il faut dire que, dès le début, j'ai établi des relations avec les communistes français. Je collaborais aux journaux communistes Révolution, Digraphe et L'Idiot. La grande campagne de presse pleine de bien-pensance qui débuta en France fin 1993 contre le complot national-bolchévique fut le coup de grâce porté à mes relations avec le monde littéraire et journalistique. Mais je ne regrette rien.

Dans L'Idiot international, vous désigniez la civilisation occidentale comme « peuplée d'hommes-machines », « vulgaire » et « ennuyeuse ». Pensez-vous que la littérature est à opposer à la civilisation ?

Parlons des intellectuels plutôt que de littérature. La plupart des écrivains de romans sont des intellectuels moyens, de la même manière que les musiciens de rock. Le terme intellectuel est mal utilisé en France, il est attribué à toutes les personnes lettrées. Moi, je considère que l'intellectuel est l'homme qui génère, à lui seul, des idées nouvelles. Jean-Paul Sartre était un intellectuel, mais Alexandre Soljenitsyne aussi. Chaque époque compte seulement cinq à dix intellectuels dans le monde entier. Les autres centaines de milliers qui se prétendent tels se contentent de reprendre des idées qui existent déjà et de les diffuser. On parle alors plutôt d'une intelligentsia. L'intelligentsia est toujours en retard car elle met du temps à accepter les idées des intellectuels. Il faudrait corriger le proverbe « Il n'y a pas de prophète sans patrie » en « Il n'y a pas de prophète accepté par sa génération ».

À lire

L'Excité dans le monde des fous tranquilles. Chroniques 1989-1994, Édouard Limonov, éd. Bartillat, 272 p., 20 euros.

Limonov, Emmanuel Carrère, éd. P.O.L, 488 p., 20,30 euros.

Nos livres

À lire : Le dictionnaire des émotions ou comment cultiver son intelligence émotionnelle, Tiffany Watt Smith, traduit de l'anglais par Frederick Bronsen, éd. Zulma essais

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