Au Rwanda, les voix d'après

Au Rwanda, les voix d'après

Une nouvelle immersion de Jean Hatzfeld dans les traumas du Rwanda : il se consacre cette fois-ci à la « deuxième » génération, aux enfants des massacrés et des massacreurs, qui doivent surmonter la disparition ou le silence de leurs parents, et ne parviennent pas encore à se parler.

Après avoir publié quatre livres sur le génocide des Tutsis, où il avait recueilli les témoignages de rescapés puis de tueurs, Jean Hatzfeld est retourné sur les collines de Nyamata pour écouter les enfants nés, pour la plupart, peu après les massacres de 1994. Enfants de victimes et enfants de tueurs. Un point commun : le génocide comme horizon arrière. Mais les uns sont nés victimes ; les autres, coupables. Avec la probité qu'on lui connaît, Jean Hatzfeld laisse parler les uns et les autres. Et ils racontent. Ils racontent comment, tutsi, l'on vit pratiquement sans famille ; comment, hutu, l'on vit avec des non-dits, puis avec des à-peu-près-dits autour d'un papa en prison. À la fois invisible et omniprésent, le génocide reste prégnant, et la deuxième génération ne peut que souffrir du poids de cet héritage.

Même si l'on a supprimé la mention de l'ethnie sur les cartes d'identité, manière de tourner la page d'un Rwanda coupé en deux (« Nous sommes tous des Rwandais ! »), l'ethnie reste présente dans la tête de chacun. Les deux communautés se côtoient tout le temps, vivent dans la même société, apprennent dans les mêmes écoles, travaillent dans les mêmes entreprises, vont prier dans les mêmes églises - et, victimes comme bourreaux, gardent le même silence sur un événement qui les dépasse. D'ailleurs, comment en parler ? Ce ne sont pas seulement les jeunes Hutus, pris dans l'insupportable interrogation quant à la conduite du papa pendant les trois mois sanglants, qui se taisent : trop jeune, la deuxième génération tutsie ne parvient pas encore, elle non plus, à appréhender le génocide. Alors, essayer d'oublier ? « Je ne demande pas d'oublier ni d'abandonner mon histoire, dit Nadine Umutesi, fille d'une rescapée tutsie, mais je souhaite qu'on arrête de parler de tout ça à la radio ou à la télévision. Silence pendant la Semaine de deuil. Je comprends les rescapés qui ne peuvent accepter de se taire. Moi si, j'aspire au silence. Quand on évoque les tueries et quand on montre des images c'est comme si on repassait la lame sur ma blessure profonde. » Le « brouhaha des tueries » bourdonnait aux oreilles des jeunes Tutsis depuis leur plus jeune âge, mais il évoquait des disparus qui leur étaient inconnus. « C'étaient des paroles sans histoire... » Du côté hutu, les récits de massacres pouvaient être familiers : « On en causait partout, raconte Jean-Damascène Ndayambaje, fils d'un détenu. J'entendais les souvenirs dans notre cabaret. Quand les hommes s'imbibent de Primus, les tueries coulent en histoires qui se laissent bien raconter. »

À l'école, les professeurs enseignent l'extermination, mais sans porter d'accusations. Et la plupart du temps, les jeunes Hutus et Tutsis se regardent en chiens de faïence. « Je ne sais combien de générations s'useront avant que des jeunes Tutsis et Hutus puissent rire sans crainte d'une gêne soudaine », dit Ange Uwoise, fille d'un rescapé tutsi. Bien des jeunes Hutus considèrent leur mal-être plus profond que celui des Tutsis. « Malgré les pertes qu'ils ont pleurées, les Tutsis grandissent plus tranquilles : ils ne se montrent pas gênés de leurs êtres chers », dit Fabiola Mukayishimire, fille d'un détenu. La rancoeur n'est jamais loin : « Moi, je vais être chassé de l'école faute de bras sur notre parcelle, tandis que toi tu profites des privilèges. Le Farg [Fonds d'aide aux rescapés] paie tes frais d'études dans les écoles américaines », dénonce un Hutu. « Toi, tu vis au sein des bras musclés de ta famille, tandis que des orphelins soulèvent la houe parce que leur papa a été coupé à la machette dans les papyrus », rétorque son condisciple. La vie scolaire « temporise » leur colère, mais non le soupçon. Derrière la cordialité, « la méfiance se tient aux aguets ».

« Dieu était-il absent du Rwanda pendant les massacres ? » La question reste lancinante. « J'ai entendu que des rescapés ont renié leur foi, rapporte Ange Uwoise. Je peux comprendre qu'on se détourne de Dieu. La question de son existence devient pertinente quand on fuit la machette du matin au soir dans la forêt. Ces pratiquants se tenaient bien là, implorants. D'autres ont choisi de se réfugier dans les églises où les attendait une mort boucherie. Leur colère est légitime. Mais dans mon for intérieur je ne la partage pas, car les questions qu'elle soulève me tourmentent. »

Qu'il soit inconnu ou détenu, le père reste pour les enfants, tant hutus que tutsis, l'objet d'interrogations. La première fois que Fabiola Mukayishimire est allée rendre visite à son père en prison, elle avait 11 ans. Elle était contente, c'était bon de voir son papa. Est-ce qu'elle lui a posé des questions ? Est-ce qu'une petite fille ose poser à son père captif des questions directes ? Même maintenant, à l'âge de 19 ans, elle s'abstient toujours de l'interroger. Elle va au pénitencier de Rilima quand elle peut. Le trajet dure des heures, et l'on n'obtient jamais qu'un entretien de cinq minutes. Le père se montre souriant, mais il n'évoque jamais le génocide.

Fabrice Tuyishimire avait 5 ans au moment des tueries. Il se souvient de la camionnette des collègues de son père qui s'annonçait à coups de klaxons, et du papa qui lançait des blagues à la cantonade avant de s'embarquer. « Il se montrait jovial. La guerre tempêtait au-delà, mais rien ne nous apeurait, parce qu'aucune menace ne rôdait. » Plus tard, quand on est venu arrêter le papa, il n'a pas compris pourquoi. Mais ça ne l'a « pas bousculé » : « Nous n'étions pas seuls à perdre le papa. Ils en ont cadenassé de tous côtés. » Mais comment une jeune fille qui vient d'apprendre qu'elle est née d'un viol réagit-elle ? « Le papa qui m'a donné la vie en causant une terrible souffrance à la maman, j'y pense un peu, avoue Nadine Umutesi. Je souhaite le connaître quand même. On ne peut rien changer à ce qui s'est passé. Et puis, ma foi chrétienne atténue les mauvais sentiments que j'éprouve à l'égard de ce père. Est-ce que je lui pardonnerai ? Est-ce qu'une fille pardonne à celui qui lui a donné vie ? Est-ce que j'essayerai de le comprendre ? Je ne sais pas... »

Et l'avenir ? Il y a le mariage, bien sûr. Interethnique ? Pour la plupart des Tutsis, ce n'est pas (ou pas encore) envisageable. « Pas question, prévient Immaculée Feza. Ils ont commis trop de méchancetés envers nous. Sachant ce que mes parents ont vécu, il me serait honteux d'introduire dans la famille un prétendant de l'autre ethnie. » Mais, pour bien des Hutus, le futur c'est surtout la libération du papa. Pourquoi est-il devenu un tueur ? Et qu'a-t-il vraiment commis ? « Ça me trouble, avoue Fabiola Mukayishimire. Est-ce que je peux croire ceux qui en disent le pire ? Est-ce que je peux lui demander s'il a manié la machette ? Impossible ! Irrespectueux ! Est-ce qu'une jeune fille peut pénétrer l'âme de son papa ? Au fond, je ne suis pas avide de précisions. » « Si par la grâce de Dieu on le libère, je le questionnerai, dit Fabrice Tuyishimire. Est-ce qu'un fils avale les paroles de ceux qui accusent son père d'avoir trempé sa machette ou tiré avec son fusil, sans l'écouter ? Seule la vérité du père peut convaincre le fils. Est-ce que j'insisterai sur les détails ? Non. On se brûle à toucher certains satanismes. Si le papa prétend ne pas répondre à mes questions, je me trouverai indigné en mon for intérieur. Mais c'est la personne que je dois vénérer le plus après Dieu. »

Comme les autres recueils de témoignages de Jean Hatzfeld, Un papa de sang permet de saisir au plus près le vécu des Rwandais et de comprendre leur psychologie. Ces ouvrages sont d'autant plus précieux que, s'il existe d'excellentes études sur le génocide des Tutsis, nous ne dispo sons, en français, que de très peu de récits de vie de Rwandais qui ont traversé le génocide. Il est très difficile pour des rescapés, souvent isolés, de se replonger dans cette période d'horreur et d'essayer de rapporter le plus justement possible ce qu'ils ont subi. D'autant plus qu'aujourd'hui le mot d'ordre des autorités rwandaises est d'aller de l'avant dans la « réconciliation », de ne pas « rester figé dans le passé » : le génocide fait désormais partie de l'histoire. Quant aux Hutus, leur espace de parole est évidemment encore plus réduit...

Un papa de sang, JEAN HATZFELD, éd. Gallimard, 272 p., 19 euros.

Jean Hatzfeld est journaliste et écrivain. De 1973 à 2006, il travaille pour le quotidien Libération. Grand reporter et correspondant de guerre, il a notamment couvert le conflit yougoslave et le génocide rwandais, auquel il a consacré cinq livres (dont celui-ci), parmi lesquels Dans le nu de la vie (Le Seuil, 2000, prix France Culture), Une saison de machettes (Le Seuil, 2003) et La Stratégie des antilopes (Le Seuil, 2007, prix Médicis).

* Éditeur et écrivain, André Versaille est le coauteur avec Benoît Dervaux du documentaire Rwanda, la vie après. Paroles de mères, couronné du prix Télérama-Fipa 2015.