TOUT SAUF ABSURDE

TOUT SAUF ABSURDE

En conjuguant le concret et l'abstrait sous le signe de l'exactitude, Beckett fabrique une forme particulière de réalisme.

Vingt mille décès en France, autant en Italie, plus de 70 000 dans toute l'Europe : la canicule de l'été 2003 est meurtrière. Elle atteint particulièrement les personnes âgées. Cet été-là, je relis Oh les beaux jours pour la préparation d'un cours. De « l'étendue d'herbe brûlée » au soleil torride et à la mort lente, à l'extinction progressive de tout geste possible et « toutes choses en train de se dilater », la canicule traverse la pièce de Beckett. Cette pièce plutôt abstraite, à la situation invraisemblable, prend soudain une consistance et une actualité saisissantes qui en feraient presque un texte réaliste si elles n'étendaient pas son potentiel allégorique en frappant chaque réplique et didascalie d'une étonnante exactitude.

La canicule renforçait ma conviction que Beckett n'est pas un écrivain de l'absurde et qu'il est encore moins un auteur métaphysique. Ou, faut-il dire, c'est à force d'un réalisme aux mille petites dénotations fragmentaires que Beckett devient un auteur métaphysique, après avoir traversé le feu de toute forme de réalité, politique, historique, charnelle, mentale, physique. Les godillots d'Estragon appartiennent au monde des tranchées comme le monologue de Lucky sort d'une gueule cassée. Impossible de dire si le traumatisme qui traverse En attendant Godot est brûlant ou apaisé. Beckett y a cependant glissé de nombreuses références personnelles à la guerre qu'il a vécue, jusqu'aux noms propres du village et du propriétaire qui l'avaient accueilli, lui l'écrivain et résistant réfugié.

Beckett programme des scénarios répétitifs qui n'ont rien d'original et qui assument leur prévisibilité. Avec un rien de bon sens, même un enfant entrevoit dès les premiers instants l'horizon des événements à venir : qui pour croire que Godot arrivera, ou qu'écouter en boucle une vieille bande enregistrée permettra à Krapp de réinventer sa vie ? Pourtant, Beckett arrive à tirer de situations uniformément désespérantes de multiples formes de jovialité. C'est qu'il a sa propre conception du sublime, sa propre pratique de la drôlerie, et surtout peut-être son propre sens de la surprise : il distille de petits accidents verbaux qui assurent le triomphe permanent de l'invention langagière.

FOIRADES ET DRAMATICULES

Peu à peu, Beckett sera sorti des relations construites et des situations déterminées. Des pièces et des romans, il passe aux foirades et aux dramaticules. Le quadrilatère sisyphéen laisse place à de petites fugues sans origine, et les variations répétitives se brisent au profit d'un flux unique qui tombe à plat, en une seule fois. Les paysages construits (au ras du sol ou au sommet d'une colline) le cèdent à des objets sans fond, flottants, saisis, sans lien. La peau des récits se craquelle comme le parchemin qui fait office de chair pour les figures du Dépeupleur. Les mondes sont saisis à l'arrêt et deviennent inhabitables, comme si tout finissait sur un souffle et « un espace jonché de vagues détritus ». Moins il aura été réaliste, plus il aura crispé son langage, plus Beckett aura été exactement politique.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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