Au coeur d'un tirailleur

Au coeur d'un tirailleur

David Diop remporte le Goncourt des Lycéens pour Frère d'âme, un roman dans lequel un jeune Africain, bercé par les mythes coloniaux, se retrouve enrôlé dans les tranchées de 1914-1918. Une plongée dans l'horreur, une mélopée sorcière.

Un tiret et trois points de suspension : ainsi s'ouvre Frère d'âme, deuxième roman brûlant de David Diop. Un suspens qui signe notre entrée par effraction dans « le dedans » du crâne d'Alfa Ndiaye, tirailleur sénégalais d'à peine 20 ans. Après un premier roman consacré à la désillusion de Sénégalais venus visiter l'exposition universelle de 1889 et enrôlés de force dans de sinistres « spectacles de nègres », c'est un autre miroir aux alouettes que nous tend l'écrivain. Celui que la France agita sous le nez de ses colonies pendant la guerre de 1914-1918 et auquel tant de jeunes Africains se laissèrent prendre, pressés de découvrir le monde et de sauver la « mère patrie ».

Là, dans les entrailles souillées de la terre, Alfa pleure le corps fendu de son « plus que frère » d'armes et de coeur. Pour n'avoir pas réussi à l'achever, il implore son pardon. Désormais, il pensera par lui-même. Désormais, plus aucun homme n'agonisera par sa faute. Pas même ces Allemands blessés dont les yeux bleus jumeaux s'écarquillent de terreur lorsqu'il prélève, en plus de leur fusil, la main moite qui le tenait...

Les lieutenants toubabs attendaient de leurs recrues « chocolat » qu'elles jouent les sauvages, qu'elles se ruent sur l'ennemi coupe-coupe en main, hurlant et roulant des yeux fous ? Mais la guerre n'est pas un jeu, et ces mains-trophées qu'Alfa rapporte finissent par effrayer son propre camp. Qui est-il, ce semeur de mort qui surjoue son rôle ? Un forcené ? Un cannibale ? Un voleur d'âmes ? Par ses faux airs naïfs et ses formules talismans, sa voix entêtante tient autant de l'incantation que de la prière et du delirium tremens.

Au son de cette mélopée sorcière, David Diop nous entraîne tranquillement au plus profond de l'horreur. Comme une aiguille qui piquerait sa ligne de sang. Un coup dedans, un coup dehors. Dedans glacial de la tranchée et dehors infernal du front. Dehors musculeux d'un corps neuf et dedans-dehors de tripes mêlées de boue. Dehors d'une tête au bout d'une baïonnette et dedans d'un cerveau lessivé de propagande. Car toute chose est double et se retourne comme un gant. Même la vie d'un jeune homme dont le rêve de France échoue dans la boucherie d'une guerre sans fin

FRÈRE D'ÂME, David Diop, éd. du Seuil, 176 p., 17 E.

Pour pour les fêtes, offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire !