Arno de 5 à 7 du matin, à Pékin

Arno de 5 à 7 du matin, à Pékin

Ou comment un envoyé fort spécial traque une exposition consacrée à Agnès Varda en Chine. La cinéaste photographia ce pays il y a plus de cinquante ans.

L'exposition Agnès Varda inaugurée ce samedi à Pékin est une réussite comme on en voit peu. » J'écris cela sans certitude : ma réussite personnelle pare sans doute l'exposition de qualités qu'elle n'a peut-être pas. Car je ne l'ai pas encore vue, tout simplement, mais suis tout excité d'avoir obtenu du Magazine Littéraire qu'ils m'envoient en Chine pour la chroniquer. Je leur ai même arraché le code d'une carte bleue, en avançant l'idée que pas une note de frais rédigée en mandarin ne leur permettrait de contrôler quelque partie que ce soit de mes dépenses. J'ai braqué la banque, c'est clair, me suis-je dit en découvrant la suite réservée par leur secrétaire. Ici je me reposerai des douze heures d'avion, ici je pourrai me ressourcer, protégé des bruits de la ville, et de la foule. Ici j'écrirai sur l'étrange histoire d'Agnès Varda avec les Chinois.

Mais, parce que je ne connais pas Pékin, la curiosité va me jeter dehors. Je tends au chauffeur de taxi le papier sur lequel j'ai noté l'adresse de l'Académie des beaux-arts, et il hoche la tête d'un air entendu. Prendre un quart d'heure pour recopier ces putains d'idéogrammes n'aura donc pas été complètement vain ? Je n'ai pas eu besoin du réceptionniste pour indiquer au taxi ma destination, je suis autonome, presque baroudeur.

Mais on a roulé longtemps, ce soir-là. De loin en loin je l'interrogeais : c'est si grand que ça, Pékin ? Il me répondait, en mandarin, en cantonais ou en je ne sais quoi, mais de plus en plus fier, c'était perceptible, ou agacé, et quand il a estimé la note assez salée, il s'est arrêté. (Les chauffeurs de taxi sont les hérauts de la mondialisation : ils font les mêmes choix partout dans le monde.) J'ai payé sans discuter pourtant, et sans jeter un oeil au malabar qui allait m'ouvrir la porte du lieu. Tout est sombre à l'intérieur, et rouge, un rouge cendreux. Des filles s'avancent, elles se pendent à mon cou et moi, nigaud, je me débats. Elles se trompent, je leur parle d'Agnès Varda et leur décris Mireille Mathieu (« Vous voyez ? »), avec force gestes qui me font passer pour un type en train de chercher à s'arracher aux sables mouvants, au Laocoon, à ces serpents qui sifflent sur vos têtes, mesdames, ces beaux cheveux, si, si, ça vous va merveilleusement, oui, un autre verre ? D'accord. Journaliste français, oui, ah Paris ! Writer, yes. Books. Hemingway, Sartre, No-va-ri-na, yes. Combien ?!? Mais pour ce prix on m'en apporte une caisse, en France ! Je ne sais qui vous fourgue ce champagne chère madame mais il marge comme un supermarché français...

Annesse who ?

Ici je dessaoule, ici - rouge de honte - j'avoue avoir braillé - mais c'était pour les mettre sur la piste : « Nous sommes deux soeeeeeeeeeeeurs ju-melles/Nées sous le signeuh des Gémeaux », en dansant contre, sur et sous le bar.

(Pardon Agnès Varda.)

Bref. Je m'étais fait à la musique, à la fumée, complètement fait, et le champagne m'avait mis en verve, de sorte que je me suis retrouvé à expliquer Cléo de 5 à 7 à dix prostituées chinoises, mimant Mimi dans La Bohème, et Violetta dans La Traviata, c'est-à-dire Cléo mourant ; et pourquoi elle était venue en Chine, Agnès, en 1957.

Oui, une autre bouteille, bien sûr. Oh ! Cette main... À qui ?

Des bribes du dossier de presse : elle découvre le Yunnan en 1957, et photographie ses paysans.

Mais c'est sa marque, hein, ce regard si étonnant. En France, elle a filmé les gens qui ramassent les légumes abandonnés par les maraîchers. C'est une femme étonnante, vous savez ?

Adorables, elles acquiesçaient à tout. J'aurais pu leur vendre un abonnement pour la Cinémathèque.

Avant tout le monde elle s'est intéressée aux Black Panthers.

Là j'ai vu qu'elles ne me suivaient plus. J'ai voulu expliquer ce qu'avait été ce mouvement et me suis déguisé avec le petit top de l'une et les lunettes noires de la patronne. Je suis monté sur le tabouret du bar, et de là sur le bar lui-même, le poing levé.

Comme Tommie Smith à Mexico, vous vous souvenez ? MAIS SI, voyons ! Tout le monde se souvient : le poing tendu, le gant noir, qu'est-ce que c'était beau !

Mais elles n'étaient pas émues, non, elles semblaient même ailleurs maintenant, ou chercher de l'aide - discrètement. Pour me sauver ? Trop tard ; la patronne peut-être ou un faux client caché sous une belle paire de fesses auront passé le coup de fil fatal, et deux types vont m'empoigner, me retirer ces peintures de guerre et ce béret d'activiste de carnaval. Parce que toutes les révolutions ne se valent pas, parce que les Chinois la pressent - l'idée de révolution - depuis presque un quart de siècle - jusqu'à lui faire une gueule de raie -, je me suis retrouvé une heure plus tard dans une cellule.

Qu'est-ce je fais là ?

Je panique un peu, hurle, exige le 06 de l'ambassade, et celui d'Agnès Varda - est-ce que j'ai vraiment fait référence à la coupe de cheveux du secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, en espérant faire jouer les solidarités cocos ?... Heureusement je n'en suis pas sûr. Je m'installe dans l'attente, et sur du papier à en-tête du Hilton je commence un autre article - je ne la sens plus cette expo-ci. « Les autochromes de la mission Passet (1912) sont magnifiques, émouvants. Exposés au musée Albert-Kahn, ils m'ont mis des fourmis dans les jambes et donné l'envie de parcourir la Mongolie, pour rallier Ourga (l'actuelle Oulan-Bator). Allez-y, l'exposition se tient jusqu'au 16 septembre, elle vaut cent fois le déplacement. Métro Boulogne-Pont-de-Saint-Cloud. » Un instant, je vais caresser l'idée de pousser jusqu'à la capitale mongole, mais je n'ai que trois jours, et elle est à trois mille kilomètres de Pékin...

C'est une vingtaine d'heures plus tard qu'un employé des services consulaires viendra me tirer de cette mauvaise passe - le commissariat s'entend. J'ai voulu le remercier, mais il s'est carapaté sans me saluer, peut-être furieux de s'être dérangé pour un ivrogne, incapable de voir l'artiste sous le mal de tête, et je me suis retrouvé seul sur le trottoir. Il devait être 6 ou 7 heures du matin. Marcher un peu, les mains dans les poches, voilà ce qu'il me fallait. Et me nourrir de la poussière en suspension dans la lumière tranchante de l'aube. Très vite je me retrouve sur une avenue immense (Xizhimenwai), à laquelle je tourne aussitôt le dos pour m'enfoncer dans un quartier où les immeubles n'ont que deux étages, où les gens ne fuient pas la rue. C'est là que, planté au carrefour, heureux, j'ai fini par distinguer, entre deux carrioles fumantes, une femme assise sur un croisillon formé par deux cannes de marche ou deux béquilles. La patronne ? Je m'approche, j'ai une faim de loup. Il y a un banc devant chaque marmite, et trois types penchés sur des bouillons fumants. Un canari enchaîne les vocalises dans une cage pendue à l'auvent, une femme m'apostrophe, c'est à elle que je dois passer commande. Je montre la gamelle de mon voisin. Et je me tourne, ensuite, vers celle que je voyais de dos, tout à l'heure : elle crayonne, c'est étonnant, un appareil numérique en bandoulière, ça l'est encore plus - tout le monde ici est pauvre, tout le monde travaille, tout le monde est harassé alors que la journée ne fait que commencer, tout le monde ploie, et elle aussi, toute voûtée, mais je comprends que c'est par l'âge. Et là je devine, je comprends : qu'elle a réussi à fausser compagnie aux officiels et aux conservateurs qu'elle devait avoir aux basques, hier, jour du vernissage. Malicieuse et fascinée, elle découvre Pékin toute seule. À plus de 80 ans, la passion de voir la réveille encore à l'aube, elle la tient encore debout, tendue, en vie.

 

Photo : Agnès Varda © AFP PHOTO / Ed Jones (Photo by Ed Jones / AFP)

À lire d'Arno Bertina

Je suis une aventure, éd. Verticales, 492 p., 24,90 euros.

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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