Paul Lafargue : défense de travailler

Paul Lafargue : défense de travailler

Alors qu'en 1848 les révolutionnaires réclament un droit au travail, Paul Lafargue prône, lui, quelques années plus tard, un droit à la paresse, se mettant ainsi à dos entrepreneurs et syndicalistes... Alors, Paul Lafargue, plus révolutionnaire que la révolution ?

« Honte au prolétariat français ! » s'écrie Paul Lafargue au début de son libelle Le Droit à la paresse (1). Pourquoi une telle diatribe ? Parce que, en 1848, les révolutionnaires ont réclamé le « droit au travail » et ainsi se sont, selon lui, « livrés aux barons de l'industrie ». Il poursuit, tonitruant : « Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d'être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. » Et plus loin, toujours aussi convaincu : « Il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse ; il faut qu'il retourne aux instincts naturels, qu'il proclame les Droits à la paresse, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits de l'homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise... » On mesure au ton employé que l'auteur n'est pas consensuel, il dénonce le capitalisme toujours avide de bénéfices et toujours exploiteur acharné du travail humain et revendique le seul droit existentiel qui mérite le combat de chaque instant : la liberté de faire ou de ne pas faire. Se délivrer du travail contraint, imposé par le salariat, revient finalement à rompre avec la condition de l'Homo faber – qui n'a rien de fatale – et à s'engager sur les territoires, plus hospitaliers et joyeux, de l'Homo ludens... Mais comment ? En brisant deux sérieux obstacles, deux verrous idéologiques. Le premier est « l'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture ». Lafargue touche là à la pierre angulaire de l'édifice social, imprégné de morale chrétienne « Tu te nourriras à la sueur de ton front ! » et de faux bon sens petit-bourgeois « Il faut bien travailler pour vivre, non ? ». C'est pour cela qu'il s'évertue à démontrer que le travail n'est pas le propre de l'homme mais une invention maléfique relativement récente, que les Grecs méprisaient le travail et se délectaient d'« exercices corporels » et de « jeux de l'intelligence ». Virgile invitait à la paresse « Ô Mélibé, un Dieu nous a donné cette oisiveté », Bucoliques, et Jéhovah « après six jours de travail, se reposa pour l'éternité » !

Le second obstacle à l'avènement de l'Homo ludens, lié au premier, consiste à mécaniser certaines tâches productives afin d'accroître la productivité et non pas supprimer le travail répétitif, exténuant et peut-être superflu. En effet, mais sans vraiment l'écrire comme cela, Paul Lafargue questionne la finalité de la production et surtout de la surproduction. A-t-on vraiment besoin de consommer tant ? Ne peut-on pas mieux répartir les richesses ? Limiter les gaspillages ? Préférer une vie saine, détendue, choisie, à un esclavage volontaire ? Le bon usage du machinisme serait de laisser la machine se fatiguer à la place de l'homme. « En Amérique, écrit-il quelque peu naïvement, la machine envahit toutes les branches de la production agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu'au sarclage des blés : pourquoi ? Parce que l'Américain, libre et paresseux, aimerait mieux mille morts que la vie bovine du paysan français. » Pour Paul Lafargue, le principal ennemi du travailleur c'est le travailleur lui-même. « Si déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les droits de l'homme, qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le droit au travail qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... »

Un tel pamphlet, on l'imagine aisément, va choquer aussi bien l'entrepreneur que le syndicaliste. Il contredit l'esprit du temps, totalement accaparé par les « progrès » de l'industrie, les avancées de la Science et de la Technique, qu'il idolâtre lors de grandes « messes » que sont les Expositions universelles. Les collectivistes ainsi se nomment en France, à l'époque, les marxistes croient encore en la vertu du travail pour assurer à chacun la dignité et le respect. La Commune de Paris voulait assurer un travail décent à chacun. Le programme du Parti Ouvrier Français, dont Lafargue sera un temps l'un des députés, est nettement moins radical, il réclame un repos hebdomadaire, une journée de travail de huit heures six pour les enfants, une égalité de salaire entre homme et femme pour le même travail... Quant aux anarchistes, qui devraient partager cette sensibilité paresseuse, ils sont gênés par la proximité de Paul Lafargue avec l'auteur du Capital et ne s'associent pas à son combat.

Né à Santiago de Cuba en 1842, Paul Lafargue a pour père un planteur aisé, fils d'un Français émigré aux Antilles et d'une mulâtresse et, pour mère, la fille d'une Indienne des Caraïbes et d'un juif français originaire d'Aquitaine. La famille Lafargue s'installe à Bordeaux en 1851 et vit de ses rentes. Paul « monte » à Paris pour étudier la médecine. Là, il se politise, milite activement parmi les proudhoniens et les blanquistes, sympathise avec Charles Longuet qui épousera Jenny Marx et se rend à Londres, en 1865, pour présenter, au Conseil général de l'Internationale, un rapport sur le mouvement ouvrier français. Non seulement il rencontre Marx, mais le fréquente assidûment chez lui, l'accompagne dans sa promenade quotidienne, discute, écoute, apprend. Il n'est pas non plus indifférent à la beauté d'une des filles du célèbre révolutionnaire : « La puînée, Laura, était blonde et rose, écrit-il, son opulente chevelure frisée avait l'éclat de l'or ; on eût dit que le soleil couchant s'y était réfugié. » À cause de déclarations publiques anticléricales et antinationales, lors d'un congrès à Liège, Paul Lafargue est exclu de l'université avec six autres étudiants. Celui-ci s'inscrit, en février 1866, au Saint Bartholomew's Hospital, au cœur de Londres, afin de terminer ses études. Le père de Paul demande aux parents de Laura sa main. Karl Marx, soucieux de l'avenir de sa fille, écrit le 13 août 1866, en français, une longue lettre à son futur gendre, afin de s'enquérir de sa condition économique et de ses projets professionnels. « L'observation m'a convaincu, indique-t-il, que vous n'êtes pas travailleur par nature malgré des accès d'activités fiévreuses et le bon vouloir (2). » De quelle « nature » parle-t-il ? Celle d'un métis, peut-être, à l'instar des tenaces préjugés occidentaux ? Ou d'un jeune homme dilettante, insoumis et prenant le temps de vivre et d'aimer ? Quoi qu'il en soit, la vie des Lafargue ne sera pas un long fleuve tranquille, loin de là ! Ils se marient en 1868, Paul exerce un temps la médecine et vite s'engage dans le militantisme professionnel. Ils ont trois enfants, qui meurent en bas âge, des revenus précaires – d'où de nombreux appels au secours adressés à Friedrich Engels –, des exils forcés, des procès et des séjours en prison... Et toujours beaucoup de travail, des articles à rédiger, des traductions à effectuer, des meetings à tenir.

Au milieu de ces activités disparates, Paul Lafargue entreprend la rédaction d'études un peu plus détaillées que de simples articles de propagande. Maurice Dommanget a reconstitué la genèse du Droit à la paresse. C'est vraisemblablement au début de l'année 1880 que Lafargue en commence la rédaction. Il est à Londres et traduit de l'anglais en français le texte d'Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique. Il passe de longs moments avec son beau-père, fouille dans sa bibliothèque et y puise un épais ouvrage, Du droit à l'oisiveté et de l'organisation du travail servile dans les Républiques grecques et romaines (1849) par Moreau-Christophe (1800-1881), inspecteur général des prisons. Paul Lafargue, qui ne cite pas cet ouvrage, l'utilise à maintes reprises il recopie, souvent avec quelques erreurs, des citations d'Hérodote, Platon, Cicéron, Tite-Live, Plutarque, Xénophon et E. Biot, auteur d'un ouvrage sur l'esclavage, tout comme il emprunte à Karl Marx six informations alors qu'il n'en mentionne qu'une, sans indiquer la page ! Et, comme par hasard, les articles ne sont regroupés en brochure qu'après la mort de Marx... et pas une seule fois dans la copieuse correspondance Engels-Lafargue trois volumes n'est évoquée cette publication, à croire que les lettres du compagnon de Marx ont été triées, après son décès en 1895. Par qui ? Quoi qu'il en soit, Paul Lafargue montre un réel talent de polémiste (La Religion du capital, 1887 ; Pie X au Paradis, 1890 ; La Charité chrétienne, 1904...) et une grande perspicacité dans la critique des idées reçues (La Légende de Victor Hugo, 1891 ; La Langue française avant et après la Révolution, 1894 ; Les Origines du romantisme, 1896...). À l'âge de soixante-dix ans, il décide de ne plus vivre, afin de ne pas devenir gâteux et se suicide le 25 novembre 1911, entraînant dans la mort la compagne de toute sa vie, Laura née en 1845. Ils pénètrent alors dans l'éternité des paresseux... Indépendamment de la relative faiblesse de son analyse, c'est la société industrielle de cette époque qui ne pouvait certainement pas recevoir son message. Plus tard, à la suite de nombreux combats politiques, le dimanche chômé, les congés payés, l'établissement du week-end, la réduction du temps de travail journalier, les cinq semaines de vacances annuelles, la généralisation des loisirs, sont entrés dans la vie de chacun. Néanmoins, le travail demeure, dans l'imaginaire collectif, le but de toute existence, la condition même d'une vie réussie et d'une retraite méritée. Être au chômage, ne pas avoir de travail sont des situations de crise, provoquant de terribles traumatismes. Quant aux jours de congés, nombreux sont ceux qui ne savent comment les occuper, aussi s'adressent-ils aux industriels du temps libre, ces spécialistes de la chasse au temps mort ! Sur ce point, Paul Lafargue a raison, pour libérer son temps, il convient préalablement de se libérer l'esprit et de se déculpabiliser. Paressez ! Choyez chaque minute de votre existence comme un trésor unique ! Dégustez le temps comme un luxe sans prix !

(1) Cf. Le Droit à la paresse, par Paul Lafargue. Présentation de Maurice Dommanget, éd. François Maspero, 1972. C'est cette édition que nous privilégions à cause de la remarquable et érudite étude de M. Dommanget, pp. 8-115. Le pamphlet couvre les pp. 119-153.

(2) Cf. Paul et Laura Lafargue, du droit à la paresse au droit de choisir sa mort, par Jacques Macé, éd. L'Harmattan, 2001 ; Critiques littéraires, par Paul Lafargue, introduction de Jean Freville, ESI, 1936 et Eleanor, chronique familiale des Marx, par Yvonne Kapp, traduit de l'anglais par Olga Meier, Éditions Sociales, 1980 ; la lettre est intégralement reproduite pp. 290-292.

 

Illustration : Réédition © La Découverte

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