L'Antisémitisme de plume

L'Antisémitisme de plume

Dans un numéro du Magazine littéraire consacré à l'écriture de la guerre, l'écrivain et journaliste Frédéric Martel fait un compte rendu de L'antisémitisme de plume, 1940-1944 (éd. Berg International), dirigé par Pierre-André Taguieff, sur les intellectuels et les écrivains qui défendirent l'antisémitisme durant la Seconde Guerre Mondiale.

En partant du constat que la « littérature antisémite » des années 1940-1944 avait été insuffisamment étudiée par les historiens français, lesquels se seraient davantage attachés à décrire l'antisémitisme législatif, administratif ou institutionnel, une équipe de chercheurs dirigée par Pierre- André Taguieff a tenté d'en analyser l'ampleur et surtout d'en montrer l'influence.

Grâce au dépouillement systématique des écrits antisémites, que ce soit dans les articles, les livres, les brochures, voire les tracts et les affiches, les auteurs font émerger tout un pan de la vie littéraire et intellectuelle française durant la guerre. Et du coup apparaissent non seulement les grands auteurs, les Céline, les Rebatet, les Brasillach, mais aussi les mauvais romanciers, les folliculaires, les plumitifs de bas étage, les propagandistes de la haine ordinaire. Dans cette histoire où les sans-talent coopèrent avec quelques écrivains de grand style au déshonneur de la France, les invariants de l'antisémitisme demeurent : le thème du « complot juif », leur nature « inassimilable », la responsabilité des Juifs dans la guerre (mais aussi dans la débâcle), la haine de la République « judéo-maçonnique » devenue haine « judéo-bolchévique » au bénéfice de la rupture, en 1941, du pacte germano-soviétique.

Fanatiques, opportunistes ou conformistes

D'une manière générale, l'imaginaire conspirationniste (des Juifs, des francs-maçons, des métèques, des communistes) colore toute la production journalistico-littéraire de l'époque, la seule qui a droit de cité, mais on se doit d'en distinguer des nuances. Car selon Taguieff, il y a trois catégories d'« antisémites de plume » : les « fanatiques », ceux qui étaient anti-Juifs avant 1940 et qui pour la plupart deviendront des collaborateurs ; les « opportunistes », ceux qui, nouveaux convertis, ont pensé tirer un bénéfice personnel dans cette propagande et font du zèle pour donner le change ; enfin, les « conformistes », ceux qui, légitimistes, « s'accommodent » aux valeurs et aux normes en cours, les commentent et acquiescent : « c'est le style pétainiste ou vichyssois en matière d'antisémitisme », écrit Taguieff.

Parmi les études présentées dans ce livre, on peut signaler celle d'Annick Duraffour sur Céline, qui montre un écrivain pro-hitlérien plus fanatique qu'on ne le dit souvent et qui démonte quelque peu le mythe « du génie littéraire qui aurait sombré dans la folie de l'antisémitisme » en en faisant un idéologue actif et réfléchi. Un autre texte de Robert Belot examine – c'est le mot qui convient – le cas Rebatet : à travers celui qui restera dans l'histoire pour avoir été l'extrémiste du journal extrême Je suis partout , il est intéressant de voir comment Rebatet utilise Céline contre Maurras, pour instituer l'auteur de Bagatelles pour un massacre en refondateur de l'antisémitisme français. C'est d'ailleurs sous la bannière des écrits de Céline que des plumitifs anti-Juifs agrémentent leur programme raciste de mesures eugénistes.

A travers cette folie culturicide, on voit bien la part prise par le nationalisme, fût-il mis au service de l'occupant. Ainsi, plus nazis que les nazis, les « antisémites de plume » dénoncent, depuis Paris, l'« attentisme » de Vichy en matière de lutte contre les Juifs, tout en voulant montrer qu'une tradition antisémite française est bien vivante, riche, et qu'elle serait même antérieure à celle des nazis. L'occupant, trop heureux sans doute de trouver de tels propagandistes en France, a tôt perçu son intérêt à se servir des auteurs locaux. Avec minutie l'écrivain et publiciste Otto Abetz, ambassadeur de Hitler, infiltre donc les milieux culturels parisiens : il sait recruter Drieu la Rochelle pour diriger la Nouvelle Revue française, soutenir Brasillach comme rédacteur en chef de Je suis partout, ainsi que Jean Luchaire comme éditeur des Temps nouveaux.

Une influence idéologique

Au-delà de ces études précises et excessivement chargées en notes érudites (qui rendent l'ouvrage accessible aux seuls spécialistes de la période, pas au profane), le livre contient toute une partie documentaire, une sorte d'« anthologie de l'antisémitisme » (si l'on ose dire), qui, à partir de la page 449, donne à lire les textes bruts. Leur violence accusatoire, leur racisme scrupuleux, leur folie de mort sont insoutenables et donnent la nausée. « Il faut se séparer des Juifs en bloc, et ne pas garder les petits » écrit, par exemple, Robert Brasillach dans Je suis partout le 25 septembre 1942.

On regrettera que l'ouvrage ne s'intéresse qu'aux écrits de « pur antisémitisme » des années 1940-1944, sans relier cette thématique, en amont, au genre politico-littéraire anti-Juif des années trente ou à ses inspirations intellectuelles, comme l'Action française, ni, en aval, à ses dérivés qu'ils soient directement collaborationnistes (Maurice Sachs, Abel Bonnard, Drieu, Paul Morand), ou « d'accommodation » à l'occupant (de Montherlant à Jouhandeau, et, dans une moindre mesure, et à leur façon singulière, de Cocteau à Genet). S'il est également possible – vaste débat –, de critiquer ce livre pour le seul fait qu'il rend disponibles, et autorisés, des textes par ailleurs interdits (aubaine pour l'apprenti nazillon d'Assas qui se cherche un livre de chevet), l'ouvrage est cependant précieux, et pour deux raisons. La première, c'est qu'il montre comment ces textes oubliés ne le sont pas de tout le monde. Ainsi, comme le signalent bien les études et les notices biographiques du livre de Taguieff, l'extrême droite française actuelle les utilise dans des colloques, les cite dans des meetings du Front national et se construit même toute une martyrologie à partir de ces figures de collabos exécutés à la Libération.

Le second intérêt de l'ouvrage est plus classique, mais non moins nécessaire : c'est de montrer que la littérature a eu une influence idéologique plus grande qu'on ne le croit. Selon Taguieff, ces écrivains ont même « aiguillonné » la politique antijuive de Vichy. Et il parle alors d'un « antisémitisme de proposition », ces écrits, à côté des mesures d'exclusion, ayant participé à la mise en condition psychologique des Français et à la radicalisation du régime instauré par Pétain.

En définitive, c'est la question de la responsabilité de ces « écrivants » pour parler comme Roland Barthes qui se pose : une responsabilité qui a conduit Georges Suarez, Paul Chack, Jean Mamy, Robert Brasillach et quelques autres, à la condamnation à mort (ils furent fusillés au fort de Vincennes, à la Libération) ; une responsabilité que tout écrivain doit prendre en compte car elle reste valable par-delà cette période noire de l'histoire des lettres.

L'Antisémitisme de plume 1940-1944, études et documentsPierre-André Taguieff (dir.), Grégoire Kauffmann et Michaël Lenoire, Berg international, 1999, 618 p., 180 F.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF