L’écrivain comme représentant moral

L’écrivain comme représentant moral

Depuis le XIXsiècle, l'écrivain se trouve cantonné dans un rôle : il représente moralement le citoyen face à la politique. Dans cette archive de 1982, le critique littéraire André Wurmser se demande dans quelle mesure les écrivains portent la voix des citoyens, d’Eugène Sue à Balzac, de Hugo à Chateaubriand… selon le gré de l’Histoire.

Avant de nous demander qui chargea l’écrivain du XIXsiècle d'être le représentant moral du citoyen face à la politique, il semble sage de préciser : quel écrivain ? quel citoyen ? quelle politique ?

Quel écrivain ? N'importe lequel, le meilleur et le pire : Eugène Sue est à coup sûr le représentant moral de certains citoyens – les misérables – face à la politique de leurs maîtres. S'il les dupe – innocemment – en leur proposant le Prince Rodolphe pour Sauveur suprême, il n'en précède pas moins Victor Hugo dans ce rôle de porte-parole.

Quel citoyen ? « Le » citoyen est un mythe. Quant aux citoyens, ils ne s'appuient pas tous sur la même morale, et ne sauraient donc tous avoir le même représentant. « Si le Roi revient aux Tuileries et si le Dauphin se met à la tête des troupes, écrit Vigny dans son Journal, une nuit de juillet 1830, j'irai me faire tuer pour eux » et pourtant, ajoute-t-il à propos de Charles X, « sa cause est mauvaise ». Ainsi raisonne-t-il contre sa raison ; il tient pour prépondérant ce qu'il appellera bientôt « vieux préjugé noble d’attachement de famille. » Il oublie que « le coeur n'est que l'écho du chant qui résonne là-haut, sous les voûtes divines de la tête ». Non pas face à la politique, mais au service d'une politique qu'il sait mauvaise, voilà un poète bien indigne de ce que Stello dira « sa mission » et qui, certes, ne représente moralement pas les citoyens contre qui il arme sa domesticité.

Quelle politique enfin ? existe-t-il une politique, un pouvoir en soi ? La morale se confond-elle avec l'esprit de contradiction ? En vérité, l’écrivain ne peut être qualifié de « représentant moral du citoyen face à la politique », que si cette politique est mauvaise.

Ce qui s'ensuit paraît vérité d'évidence : chaque écrivain peut être le représentant moral d'une catégorie de citoyens ou d'une autre, face à une politique donnée et diversement jugée –, et deux écrivains, même des plus grands, Zola et Barrès peuvent s'opposer, représentants moraux de citoyens différents. Mais ce n'est pas lapalissade : d'abord l'avenir ne tiendra pas la balance égale entre le juste et l'injuste, entre le dreyfusard et l'antidreyfusard et c'est Zola qui sera dit « un moment de la conscience humaine » ; ensuite le passé nous offre les résultats de sa propre décantation. Contrairement à son prédécesseur, le XIXsiècle est tout entier animé par l'individualisme, depuis l'apparition d'un bâton de maréchal dans chaque giberne. Les zélateurs de la sainte Egalité applaudirent – à tort, car ce mirage fondait le droit à l'ambition, justifiait l'inégalité, sanctifiait ce modèle d'arriviste arrivé : l'Empereur. Quand les Julien Sorel et les Rastignac devront renoncer à l'ascension par la voie militaire, ils emprunteront d'autres chemins, avec pour modèle un autre conquérant : Rothschild.

Siècle de l'individualisme, celui qui ne se termine pas avec Eugène Rougon et commence avec René est le temps de l'inconstance. L'écrivain, comme le politique, est changeant, Chateaubriand comme Talleyrand et comme Fouché. De Buonaparte aux Bourbons, est-ce le deuxième ou le troisième mouvement de son solo de violoncelle ? Chateaubriand reprendra des thèmes anciens, au gré des circonstances et de son humeur ; mais voir, dans le ministre des Affaires Etrangères qui intervint contre les libéraux espagnols, le représentant moral du citoyen face à la politique, non ; il est bien plutôt le représentant de la politique face aux ex-citoyens redevenus, théoriquement, sujets. Il n'ira pas, comme Hugo, constamment de droite à gauche. Il zigzague – en phrases sans égales, en phrases merveilleuses qui horripilent nos deux plus grandsromanciers.

Stendhal, qui est tout entier, politiquement parlant, dans le réquisitoire de Julien Sorel devant ses mauvais juges est le représentant moral du citoyen face à la politique contre-révolutionnaire. Peu importe que Balzac se dise souvent et se croie parfois légitimiste et clérical : La Comédie humaine dit et donc accuse le pouvoir ascendant : « la toute puissante pièce de cent sous » et Balzac est le représentant moral du citoyen grugé, source commune des politiques successives : l'argent.

Les quarante-huitards, le Girondin Lamartine et surtout Michelet, Edgar Quinet, leurs disciples et au premier chef, Erckmann-Chatrian, perpétuellement méconnu de la critique, sinon du peuple, sont de belles âmes, mais comme le grand Etat-Major est, dit-on, toujours en retard d’une guerre, ils sont en retard d’une révolution. Ils prétendent achever ce qui eut son aboutissement en son temps même : la Révolution française. Ils en sont toujours à l’opposition qui se manifesta aux Etats Généraux : Tiers Etat contre noblesse et clergé ; alors que la ligne du front ne passe plus entre les privilégiés de l'Ancien Régime et le peuple, bourgeoisie comprise, mais entre le peuple et les privilégiés de la fortune, bourgeoisie en tête. Le bourgeois, qui va à la messe et singe l'aristocrate, ne s'oppose qu’à « la classe inférieure » – c'est pour fustiger son égoïsme sordide qu'Erckmann emploie, le premier, je crois, le terme de « séparatisme », mais tous attribuent à la vanité ce qui incombe au mode de société. D'où leurs inconséquences, leurs contradictions et les fautes, de moins en moins excusables, de leur descendance : ils se veulent, face à la politique monarchiste, impériale ou républicaine, le représentant moral à la fois des deux principaux antagonistes : la bourgeoisie qui est tout, le peuple qui n'est rien.

A mesure que s’écoule le XIXsiècle, l’analphabétisme politique de la plupart, la surprenante compréhension de quelques autres confient aux écrivains des représentativités opposées. Les ignobles, les du Camp, les Dumas fils, piliers de l’Ordre Moral, sont les représentants du citoyen versaillais face à la politique populaire – mais soyons francs : qui, alors, comprend l'Histoire ? L’image que La débâcle donne de la Commune et la conclusion de Zola, selon lequel l’avenir est entre les mains du sage tueur de Communards – le rural – affligent.

Le plus admirable, c'est, bien sûr, Victor Hugo dont l'Année terrible, au moins, s’émeut de « cette facilité sinistre de mourir », et qui frémit d'horreur : « Quand je pense qu'on a tué des femmes grosses. Qu’on a vu le matin des mains sortir des fosses », refuse de ne voir dans une révolution que l'incendie de la Cour des Comptes : « Les révolutions qui viennent tout venger/ Font un bien éternel de leur mal passager » et lance ces vers splendides, ce cri d'espoir : « Le monde attend la suite et veut d'autres essais/ Nous entendrons encor des ruptures de chaîne/ Et nous verrons encor frissonner les grands chênes » et ce panégyrique de la Révolution, cette plaidoirie pour toutes les révolutions, Quatre-vingt-treize. Vallès aussi, certes. Mais sur l’autre plateau de la balance, combien de grands noms que l’incompréhension discrédite ou rapetisse !

Dès octobre, Hugo existe « l’amnistie tout de suite, l’amnistie avant tout ». Il est retourné aux côtés des vaincus. C'est sa place, peut-être depuis qu'il est descendu dans les caves de Lille, en tout cas depuis qu’en 1849, il a choisi de défendre la République condamnée. Les Châtiments, qui se situent entre la barricade de Baudin et les barricades de la Commune, sont le pamphlet énorme d’une conscience longtemps bafouée – tant le réveil des citoyens sera tardif, mais « sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée » : un siècle après La Curée, après les comptes d'Haussmann, après le règne des Sacard et des Nana, qui se prononce pour Napoléon le Petit et contre Les Châtiments ? La conscience des citoyens a rejoint leur représentant moral face à la politique impériale, représentant qu'ils n'ont désigné, pour la plupart, que rétrospectivement.

Aussi brillamment que le Victor Hugo des Châtiments, aussi courageusement que le Victor Hugo de Quatre-vingt­ treize, assuré des mêmes outrages – ils seront encore plus vils – le Zola de J'accuse fut le représentant moral des citoyens les plus dignes de ce nom face à la politique la plus immorale, la plus indigne. Ce qui ne veut pas dire, répétons-le, « du » citoyen. La France est largement antisémite et cocardière quand Zola, « l'agent de l'étranger », « le Prussien », donne le pas à la Justice sur ce qu'on appelle abusivement l'Armée et qui n'est qu'une maffia de ganaches et de dinosaures, et contrairement à ce que ne cessent de dire les antihugoliens, les antizoliens et les antisd'aujourd'hui, c'est servir sa patrie que la libérer de l'injustice militaire ou sociale.

Au reste, reconnaissons que les chefs de file ne sont pas adversaires négligeables : c'est celui qui dit préférer une injustice à un désordre et donc l'ordre à la justice, Goethe, représentant moral, auprès de la politique qu'il a pourtant jugée à Valmy dépassée, de ceux pour qui le terme de citoyen est dérisoire ; c'est aussi celui qui, à propos de sa terre natale, l'Algérie, et de la guerre qui la déchire, dira « Si je dois choisir entre ma mère et la justice, je choisis ma mère » – formule typiquement antidreyfusarde –, quoiqu'elle soit d'Albert Camus.

Ainsi, tout au long du plus long siècle de notre histoire (1789-1914) les représentants moraux du citoyen face à la politique ont été d'un siècle ou d'un demi-siècle en avance sur leur mandataire : Stendhal, qui ne s'attendait pas à être compris avant 1880 ; Balzac, longtemps « fin connaisseur du cœur féminin » alors que dans l'essentiel de sa Comédie l'omniprésence de l'argent était occulté, le Victor Hugo des Châtiments, de L'Année terrible et de Quatre-vingt-treize, le Zola de Germinal et de J'accuse.

Cela s’est poursuivi au siècle suivant. Le représentant moral du citoyen face à la politique était, en 1938, antimunichois, comme le citoyen de 1940 et contrairement à la majorité des citoyens de 1938 ; il était antipétainiste en 1940, comme le citoyen de 1944 et contrairement à tant de citoyens de 1940… Et ainsi de suite. En somme, l’écrivain – certain écrivain – est bien le représentant moral du citoyen face à la politique. Seulement, ce n’est pas le citoyen qui le désigne : c’est l’Histoire.

 

André Wurmser (1899-1984), critique littéraire aux Lettres françaises, puis à L’Humanité, est l'auteur d’importantes études sur le XIXe siècle, notamment sur Balzac et la Comédie Humaine, et de Fidèlement vôtre (Grasset).

 

Cet article est tiré du n°183 (avril 1982) du Magazine Littéraire.

 

Illustration : caricature d'Émile Zola, 1899 © Collection Dagli Orti / Collection Privée / CCI / Aurimages

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