Du bon usage du « je t'aime » (3/3)

Du bon usage du « je t'aime » (3/3)

Dans un dossier de une du Magazine Littéraire consacré à l'amour durant l'été 1980, le philosophe et éditeur Dominique Grisoni consacrait un long article à l'usage du « je t'aime ». Après un premier et un second volets, nous publions la troisième et dernière partie de cette réflexion. En conclusion : « je t'aime » est une violence.

Je parlais tout à l'heure de stratégie de culpabilisation ou de fascination : ça vise la même chose, ça veut plier le sujet aimé à la loi, ça l'entraine dans un inéluctable mouvement d'abandon de soi, ça tisse une toile invisible de contraintes, de devoirs et de dettes. Fréquemment, on entend dire que l'amour est un système d'échanges, qu'il institue un mode particulier de circulation des énergies qui s'ouvrirait idéalement sur une fusion. Voire ! L'échange, s’il s’effectue, est d’ordre très inégal et dépend des places où l’on se tient : celui qui aime joue dans le semblant, il use de leurres, fait comme s’il donnait, s’offrait, et en fait il retient son être, le maîtrise, pour mieux prendre l’autre au jeu de la passivation. Le « je t’aime » ainsi vu ? Une proposition perverse : je t’aime donc tu dois m’aimer (sinon, te laisser aimer et satisfaire aux exigences de mon amour). Une proposition de malaise.

Il y a une seconde série d’usages du « je t’aime », plus discrète, me semble-t-­il, plus souterraine, plus égoïste et plus narcissique, que je qualifierai de stratégie d'existence. Manière de se faire exister soi-même, de sentir l'épaisseur de son être sur le dos des autres. Un Cogito nouvelle formule, plus sérieux d'ailleurs que celui de Descartes, puisqu'il nouera ma conscience d'exister à ma relation à autrui.

La réification

Pas de mystères. Je t'aime signifie : je/aime/toi. D'un côté le sujet ; de l'autre l'objet ; entre les deux la copule aimer, comme le notent Bruckner et Finkielkraut (8). D'un côté une puissance d'amour, un aimer projectif ; de l'autre une puissance d'écoute, une audition attentive.

Situation claire, penserez-vous. En apparence seulement. Car le sujet, qui semble se déterminer comme tel, n'est pas autant sujet qu'il voudrait l'affirmer. Je repasse, pour le montrer, sur les traces d'un autre : Sartre. On s'en souvient peut­ être, dans l'Etre et le Néant (9). Je résume ce qu'il détaille longuement. D'une part, dit-il, « dans l'Amour, l'amant veut être “tout au monde” pour l'aimé : cela signifie qu'il se range du côté du monde ; il est ce qui résume et symbolise le monde, il est un ceci qui enveloppe tous les autres “ceci”, il est et accepte d'être objet » (10). D'autre part, ajoute-t-il, « chacun veut que l'autre l'aime, sans se rendre compte qu'aimer c'est vouloir être aimé et qu'ainsi voulant que l'autre l'aime il veut seulement que l'autre veuille qu'il l'aime » (11).

Reflets complexes, systèmes de renvois à l'infini d'images de moi sur toi. C'est une réflexivité que je réclame, que je mets en situation sitôt que j'énonce le « Je t'aime ». Encore le problème d'être vu, regardé. L'œil, premier organe de l'amour. Mais non pas d'être vu par toi, cela je m'en fiche éperdument, bien que ce soit déjà une opération d'existence intéressante : d'être vu par moi. Je m'offre à toi comme objet, pour pouvoir enfin réaliser ce que tout seul je ne parviens jamais à faire : me prendre, me saisir sous l'angle d'une réalité vraie, unique, ma réalité : être ce que je suis. Grâce à toi, je vais enfin coïncider avec moi-même, je vais englober tout mon être dans le regard d'amour que je prétends t'adresser, je vais accéder à une existence entière.

Malin, non ? Je truque tout. Je dis que je te dis et, en même temps, je fais, je me fais, je me produis. Rappelez-vous ce qu'écrivait Mme de Rênal : qu'elle était née de sa rencontre avec Julien : « La vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu. » C'est clair ! Elle dit « je t'ai vu », non pas « tu m'as vue ». C'est son regard à elle qui vaut. Qui vaut pour elle, puisque sa venue à la vie en dépend. On pourrait parler d'un effet de feed-back. Mais ce serait une illusion que d'y croire. Car c'est parce que je me produis comme objet pour toi, que je peux alors me représenter en objet pour moi. C'est une affaire de circulation entre toi et moi, où ce qui circule c'est la métamorphose de mon être, son accession au monde.

« Je t'aime » m'injecte dans l'existence. Je n'y étais pas, je ne m'y sentais pas, je n'avais pas conscience d'y être vraiment. Je rêvais la vie. Voilà que l'amour m'y plonge d'un coup. Très curieusement, abordée sous cet angle, la stratégie du « je t'aime » n'appelle plus ce fameux retour d'amour que je notais tout à l'heure dans les deux systèmes de culpabilisation et de fascination. Le seul retour qui soit impliqué, c'est celui de mon être, de mon existence. Descartes niait le recours à l'altérité. Le « je t'aime » m'explique au contraire que l'autre est nécessaire, sa présence indispensable, pour que j'existe et que je le sache. Sans amour, sans aimer, j'existe, mais je ne le sais pas. Aussi, dès que j'aime – ou que je l'affirme –, c'est la conscience de mon existence, ma conscience d'être qui surgit.

Formule d'un Cogito tout neuf, le « je t'aime » brise avec l'extrême solitude du « je pense », il met fin à l'angoissante fatalité d'un moi-même clos sur lui-­même. Littéralement, il me produit, il m'invente. Il me fait éclater au grand jour, grâce au tour de passe-passe de l'objet-sujet. Comprenez bien ce dont il s'agit exactement : le « je t'aime » introduit une stratégie englobante, où l'autre est pris à témoin de moi-même. Témoin ni passif, ni actif ; témoin au sens de présence, parce qu'il me faut ta présence, transparente, éthérée, sans importance, mais tout à fait réelle, pour que je puisse dessiner ce mouvement de moi vers toi pour moi. Toi, donc, uniquement comme support attractif, comme condition de mon arra­ chement au néant. « Je vous vois – écrit Joe Bousquet, dans ses merveilleuses Lettres à Poisson d’or –, je vous porte, j'ai des yeux pour vous voir, des bras pour vous toucher ce qui esr une façon de me trouver vivant dans le délice de penser à VOUS » (12).

« Je t'aime, DONC j'existe » : entendez bien ici l'aveu : que l'amour est parasitaire, que quand je dis « je t'aime » je me branche sur toi pour exister, pour acquérir ma conscience d'être. Et, en poussant un petit peu, je suggère peut-être que c'est unique manière d'être.

La création

La deuxième modalité de ce Cogito est encore plus inquiétante. Vous n'ignorez probablement pas les idées toutes faites qui sont le tout venant des idées sur l'amour. Du genre : l'amour est une reconnaissance de l'autre, ou, l'amour est une connaissance de l'autre. On va même jusqu'à prétendre que l'amour serait un registre ignoré, parce que particulier et original, de la véritable connaissance de l'altérité.

Il faudrait être sérieux. Par exemple, lire ce que parfois écrivent les poètes, et le lire tel que c'est écrit. Je choisis au hasard : poème d'Eluard, intitulé justement En vertu de l'amour. « D'aimer, j'ai tout créé – écrit-il – réel, imaginaire./J'ai donné sa raison, sa forme, sa chaleur/Son rôle immortel à celle qui m'éclaire » (13).

Oui, l'amour ça crée. Mais pas le Monde, ou n'importe quoi dans le Réel. L'amour ça te crée toi, toi parce que tu es aimé(e), toi qui sans moi ne serais rien. « Je t’aime » a une vertu quasi divine, c'est un geste démiurgique : je te fais être quand je te le dis. Je te construis, mor­ceau par morceau. Je te donne des yeux, un regard, un corps. Je te fais, je te modèle, je t'institue. Mon amour est un souffle de vie.

Que peux-tu faire face à cela ? Sinon en réclamer encore du « je t'aime », entrer dans le cercle infernal de la répétition, découvrir les craintes de la perte, les inquiétudes de ma possible disparition ? Parce que si je ne t'aime plus, tu cesseras immédiatement d'être. Non que je sois, comme on le croit trop facilement, ta raison d'exister – ça, c’est moi qui t'impose de l’admettre –, mais parce que je suis ton mode d'exister, je suis ton faire-être.

Terrible « je t'aime ». Il renverse ce qu'il fabriquait tout à l'heure: il traficote un nouveau produit : Toi. Et j'annonce : je t'aime, DONC tu es.

Au jeu du « je t'aime », à tous les coups je gagne.

Au bilan de ces quelques usages : le tragique. « Je t'aime » est une violence. Justement parce qu'il n'a pas de sens, et qu'il ne peut pas en avoir. Pas d'autre ambition derrière la formule, que celle de dominer ou de me faire exister sur ton dos, sur ta peau. Tu paies un prix élevé, si l'on regarde bien. Parce que c'est toi qui paie dans ton corps mon droit d'exister. « Je t'aime », parce que je veux vivre. Et c'est pourquoi il n'y a pas de sens dans la formule, que de l'usage. C'est pourquoi enfin, ça ne dit rien « je t'aime », mais ça fait... mal.

 

(8) Bruckner et Finkielkraut, Le nouveau désordre amoureux, Seuil, 1977

(9) J.-P. Sartre, L'Être et le Néant, Gallimard, 1943, p. 431 à 447

(10) J.·P. Sartre, lbid, p. 435

(11) J.-P. Sartre, Ibid, p. 447

(12) Joe Bousquet, Lettres à Poisson d’or, p. 75, Gallimard, 1967

(13) Paul Eluard, Les derniers poèmes d'amour, Seghers, 1966

 

Photo : Le Rouge et le Noir, de Stendhal, éd. Gibert Jeune, publié en 1959.

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