Du bon usage du « je t'aime » (2/3)

Du bon usage du « je t'aime » (2/3)

Dans un dossier de une du Magazine Littéraire consacré à l'amour durant l'été 1980, le philosophe et éditeur Dominique Grisoni consacrait un long article à l'usage du « Je t'aime ». Après un premier volet, nous publions la seconde partie de cette réflexion qui porte ici sur les stratégies de conquête...

Tout est loin d'être résolu. Si le « je t'aime » n'est pas une confidence, un aveu ou un récit, qui soit audible à la fois pour celui qui parle et celui qui écoute, qu'en est-il de son usage ? En clair : à quoi ça sert de le dire, si ça n'est pas pour transporter du sens ?

Je donne la réponse sens attendre : le « je t'aime » est un système de production de pouvoir. La formule entre dans une stratégie de conquête et d'asservissement de l'autre. Coup de poker ou coup de force, comme on voudra. Dans tous les cas ça vise à prendre barre sur l'autre, à la coincer dans les mailles subtiles de la fascination. Cela, c'est ce qui apparaît dans une première série d'usages. 

La culpabilisation

Curieux : on a généralement tendance à considérer le « je t'aime » comme une mise en position de faiblesse. A n'y voir que le discours d'une soumission et d'une servitude volontaires, « je t'aime » équivaut à : « je m'offre à ta loi », « je m'annule en tant que sujet libre pour me fondre en toi ».

Or, qu'est-ce qui se produit concrètement et simultanément, quand j'annonce que je t'aime ?

Un phénomène si simple, qu'on ne le relève pas. Je reconnais, en moi, l'existence de l'état amoureux. En quelque sorte, une nouveauté. Je note une rupture brutale dans le déploiement habituel de mon être. Mon ordre intérieur est soudain bouleversé. Voilà que l'harmonie qui régissait précédemment mon être éclate littéralement, que tout ce qui valait auparavant - aussi bien la raison que la volonté - défaille et introduit un déséquilibre. Rien ne va plus.

Ecoutez Phèdre raconter ses premières « impressions » quand elle vit le jeune Hippolyte : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;/ Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;/ Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;/ Je semis roue mon corps et transir et brûler » (4). Ou bien, lisez au hasard l'une des lettres que Madame de Rênal écrivait à Julien. « Dis-lui que je t'aime, mais non, ne prononce pas un tel blasphème, dis-lui que je t'adore, que la vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu ; que dans les moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais même rêvé le bonheur que je te dois. » (5).

Qu'est-ce qui se passe dans les deux cas, tant avec Phèdre qu'avec Mme de Rênal ? La première l'énonce par le détail. Il y a, dit-elle, quelque chose en moi qui s'est brisé, « un trouble dans mon âme », qui se traduit par un trouble physique. A la lettre, ça ne fonctionne plus comme avant, je suis devenue une autre, il y a eu interruption du cours ordinaire de ma vie. Et c'est toi qui en es la cause, c'est-à-dire, sans beaucoup forcer les mots : c'est toi qui en es responsable.

Suprême perversité : le même mouvement qui sert à constater l'état intérieur, à le définir comme troublé, sert aussi à construire une image de l'amour. Il le faut bien, d'ailleurs, puisque c'est lui le trublion. L'amour qui, d'emblée, reçoit tous les signes du mal, du malheur, de la souffrance. Regardez bien Phèdre, tremblante, rougissante, pantelante, paralysée, aveuglée : parce que l’amour est une maladie. Pire : un mal-à-dire.

Quant à Mme de Rênal, ses explications sont plus claires encore. Depuis qu'elle connaît Julien, elle est devenue folle. Pas une heure du jour qu'elle ne s'en fasse la confidence, pas un jour non plus qui ne fasse surenchère sur la folie de la veille. L'amour est une lésion de la raison. Ce que confirme Phèdre, à son tour, comme en écho : « J'aime – confie­ t-elle à Hippolyte –. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,/Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même ;/ Ni que du fol amour qui trouble ma raison/ Ma lâche complaisance ait nourri le poison ». (6),

On n'en sortira pas : « je t'aime » témoigne. Témoigne d'un désordre radical subi par le sujet qui l'exprime. A la neutralité ou au calme de la vie avant l’amour, succède l'irrépressible fracture du mal d'amour. Là, exactement là, se pointe la culpabilité. Car Phèdre, comme Mme de Rênal n'y sont pour rien dans ce qui leur arrive. Elles subissent, elles se contentent d'enregistrer, d'être envahies, d'être dépossédées d'elles-mêmes, contre leur volonté. Alors, la faute à qui ? Aux autres, évidemment, à ceux qui sont aimés, à toi donc. La faute à Hippolyte, parce qu'il est trop semblable à son père ; à Julien, parce qu'il est jeune, brillant, cultivé. Dans tous les cas, la faute à toi parce que tu es toi.

De la responsabilité à la faute il n'y a qu'un pas, que je franchis pour te produire comme entité coupable. Non « je t'aime » le prouve et, sèchement, exhibe devant ton regard le résultat de ton œuvre : mon amour, mon mal, mon bonheur catastrophe. A toi de jouer maintenant, la balle est dans ton camp. Que vas­ tu faire ? Que peux-tu faire ? Sinon m'aimer, ou au moins me laisser t'aimer.

Parce que tu sais que mon amour sera souffrance extrême s'il n'obtient, ne serait-ce que ta neutralité bienveillante, s'il s'épuise de n'être pas partagé, bref s'il ne reçoit pas l'assurance d'un laisser faire ou d'une tolérance de ta part. Parce que tu sais aussi que la souffrance cache plus encore qu'elle ne le dit, que si elle signale l'amour, ce qui la signale, elle, c'est la mort, tapie derrière l'horizon. On connait la lente décomposition qui guette l'être aimant sans espoir. Les métaphores qui souvent accompagnent les descriptions de la passion, l'expriment parfaitement : on parle de dévorer, consumer, ronger...

Ainsi, il y a spectacle : disant « je t'aime », je me mets au supplice et te fais mon bourreau, presque mon assassin. Pourras-tu alors rester indifférent sans risquer le remords ? Piégé. Tu es piégé. Je t'aime, donc tu dois te laisser aimer. A défaut de m'aimer. A mon tour désormais de t'enseigner mes tours : ici, la loi de mon amour. Et je gagne, puisque tu vas t'y soumettre.

La fascination

Ce que je viens d'écrire pourrait déjà se dériver vers la fascination. Nietzsche a rédigé de superbes pages dans la Généalogie de la morale, dressant l'inventaire des jouissances nées alentour des corps souffrants, parmi les spectateurs. Il parlait à leur propos de fascination ; fascination du mal de l'autre, de l'esthétique du supplice, fascination de soi-même dans la douleur de l'autre. Je n'y reviens pas.

Mais le « je t'aime » à lui seul, est fascinant. C'est-à-dire qu'il fige, paralyse et bloque. Prenez les Troubadours (7). Inquiétants personnages, dont on n'a pas assez dénoncé les travers : ce sont eux, savez-vous, qui ont inventé le mode guerrier de l'amour, qui ont fait de la femme une citadelle à conquérir. Ce sont eux, encore, qui ont mis au point cette stratégie de la fascination. Manières d'approches par « je t'aime » successifs, cercles qui progressivement se concentrent autour de leur « victime », l'enserrent jusqu'à bientôt ne plus lui laisser d'autre issue pour se libérer que de tomber amoureuse à son tour.

Donc les troubadours. On se réfère généralement à eux en inversant les signes : on les désigne comme véritables victimes. Ne doivent-ils pas, en effet, satisfaire à nombre d'épreuves avant d’espérer gagner le cœur de la belle qu'ils convoitent ? Epreuves draconiennes, ont les principales sont : le baiser ; le don de l'anneau ; la contemplation de la dame nue ; l'Asag (l'Essai) ; l'échange des cœurs.

Etrange façon de réécrire l'histoire. Les troubadours victimes ? Allons donc ! Qui invente les épreuves ? Qui en augmente la liste, eu point de la rendre presque infinie ? Les troubadours, personne d'autre. Et en tout cas, pas celles aux pieds desquelles ils soupirent. Lisez les poèmes de Guillaume IX d'Aquitaine. Il est l'un des premiers à fixer la tradition du soupir, l'un des premiers surtout à parer le « je t'aime » des pouvoirs du serpent. Chaque épreuve est un « je t'aime » réitéré, une étape vers l'asservissement de la femme désirée.

On a longtemps voulu ignorer le problème essentiel de l'amour courtois. A savoir : que l'aventure mettait en scène trois personnages : la femme, le mari, le troubadour ; que le milieu culturel était celui d'une forte religiosité, où l'adultère était violemment condamné ; que la période précédente (VIIIe et IXe siècles) avait peu considéré l'art amoureux. Or, à peu près tout du travail de la fascination se comprend à partir de ces trois données. Il est une règle d'or, pour le troubadour, d'aimer une femme mariée, impérativement de condition sociale supérieure à la sienne. Le voilà à l'œuvre. Surprise, puis dilemme côté femme. « Je suis aimée ! » Emois et rêveries. La découverte est de poids. Surprenante pour une femme installée, insérée dans une vie sereine, à tel point qu'elle avait oublié cette affaire de l'amour. Et le jouvenceau apparait, « je t'aime » aux lèvres.

Mais le dilemme se fait alors drame et inquiétude. Drame : la présence du mari (qui, même absent pour cause de guerre ou de voyage, hante les lieux familiaux). Inquiétude : est-ce bien vrai qu'on m'aime ? Autrement formulé : suis-je donc encore aimable ? Néanmoins, dans ce déchirement de l'âme, on devine les premiers frissons de l'adultère.

Le troubadour insiste : « je t'aime » répète-t-il, « et je t'en donne la preuve : je suis prêt à attendre, pour te gagner, le temps qu'il faudra ». Dès lors le processus est mis en branle : les « épreuves » s'imposent. Chacune sera un « je t'aime » renforcé, une surenchère sur celui qui aura précédé. La femme qui a écouté le premier ne peut plus reculer : c'est elle maintenant qui se pique au jeu, qui entretient les épreuves, qui apprend à les gérer et, bientôt, va se les approprier. Au bout, le piège se referme. Comment ne pas entrer dans un système de comparaison, éviter l'inéluctable confrontation entre l'état marital, d'où l'amour semble singulièrement absent, et l'état d'adultère, où semble couver la passion ? Comment ne pas aimer être aimé ? Comment ne pas réclamer sur soi ce qui se propose d'être un éternel regard d'amour ?

Vous voulez connaitre le secret de la fascination ? Ce n'est pas la proie qui est fascinée par ce qu'elle voit, paralysée par ce qui envahit son regard ; elle est fascinée parce qu'elle se sait vue. Que croyez-vous que fasse le séducteur, sinon montrer qu'il voit, d'une certaine manière, c'est-­à-dire avec les yeux du désir ? Et la proie consentante se laisse asservir. Pour que jamais ne se détourne ce regard qui vient à peine de l'arracher au néant.

 

(4) Racine, Phèdre, acte I, scène 3, vers 269 et suiv.

(5) Stendhal, Le rouge et le noir, p. 125, Livre de poche, 1958

(6) Racine, op. cit., acte II, scène: 5, vers 673 et suiv.

(7) Je me réfère à l'excellent ouvrage de René Nelli, L 'érotique des troubadours, 2 volumes, 10/18, 1974

 

Illustration : Scene d'amour courtois, enluminure extraite d'un manuscrit francais ecrit par Guillaume de Machaut, « Dit du lion », datant du 14eme siecle coll. BNF-Paris © Tallandier/Rue des Archives

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