Du bon usage du « je t'aime » (1/3)

Du bon usage du « je t'aime » (1/3)

Dans un dossier de une du Magazine Littéraire consacré à l'amour durant l'été 1980, le philosophe et éditeur Dominique Grisoni consacrait un long article à l'usage du « Je t'aime ». Nous publions ici le premier volet de cette archive, qui en comportera trois.

C'est une évidence : parler d'amour participe du merveilleux et peut-être, du bonheur ;  discourir sur l'amour, en revanche, est d'emblée dérisoire.

Prenez le mot Amour, interrogez-le : déjà il est impuissant à traduire les secrets de ce qui fait que deux êtres s'aiment ; impuissant à seulement décrire la manière dont ils vivent, l'un avec l'autre, cette relation particulière et unique, ne se réduisant à aucune de celles qu'éclairent et codifient si bien, d'ordinaire, les diverses branches du savoir humain.

Aussi, quand on « voit » deux personnes qui s'aiment, donc quand on « voit » l'Amour, on ne peut que dire ceci : que ça aime. Platitude et fadeur. Et peut-être même existe-t-il derrière la banalité du constat, ce que confusément nous pressentons comme un risque d'erreur  et dont justement nous voudrions nous préserver. Parce que « ça aime » est proféré de l’extérieur, à partir d'un regard quasi­clinique, le nôtre, qui se sert d'un arsenal de symptômes pour établir son diagnostic, et nul n'ignore que la validité des symptômes en question est rien moins qu'arbitraire. Puisque d'une part leur liste se modifie au cours du temps - il en va des symptômes de l'amour comme de ceux de la mort : ils sont soumis à un constant remaniement -, et que d'autre part, cette liste est par essence infinie - nous n'en finirons jamais de répertorier les signes de l'amour -. Du coup, le « ça aime » pourrait bien être une fausse appréciation.

Bref, cela pour prévenir et répéter que discourir sur  l'amour est toujours dérisoire. Je m'en tiens à cette certitude. Et pourtant, je vais malgré tout continuer d'écrire ce texte sur... l'amour.  A chacun ses pièges et ses perversions.

Quelques mots, d'abord, pour exposer brièvement les raisons qui m'ont amené à questionner le « je t'aime ».

Il est un fait que cette « phrase-mot » (pour reprendre la belle expression proposée par Roland Barthes (1)) est d'apparence assez terne. Trop floue, trop vague, un rien confuse, elle semble devoir clore définitivement tout échange amoureux. Après elle, on ne peut rien ajouter de plus qui ne soit immédiatement de l'ordre de la redondance ou du bégaiement. Inlassable répétition de la même chose. A moins de satisfaire au jeu enfantin de l'effeuillage de la marguerite et d'aligner, derrière le « je t'aime », l'échelle des nuances, qui se voudrait aussi, en raccourci, le texte-type de l'éternel roman d'amour (ou son cercle vicieux) : je veux parler, bien sûr, du fameux chapelet des aveux abandonnés au hasard : je t'aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout. Enoncé réversible en : il (ou elle) m'aime, un peu, beaucoup, etc. Le degré d'amour éprouvé (ou dont on est l'objet), étant déterminé par le nombre de pétales de la fleur, puisque c'est le dernier, on le sait, qui livre la clé du mystère.

Donc  « je t'aime » est une formule plate.

Pire : elle est même vide de sens. Car, que l'on y réfléchisse une seconde : qu'est-ce qui se raconte en trois mots ? Soit mon amour pour toi. Mais si je dois le préciser exactement, lui donner sa teneur en réalité, je me heurterai aussitôt à mon incapacité à l'exprimer tel que je l'éprouve, dans sa profusion et sa surabondance. A la lettre : je manquerai de mots pour le dire. L'excès de sens conduit à l'inexprimable, par conséquent au nul et au rien. Et le « je t'aime » ne pourra rien dire de ce que je voudrais tant te dire.

Soit alors mon désir de toi. Seulement désir n'est pas amour. Là, je me livre à un travestissement. Je déguise. En connaissance de cause ou non ? Cela, en fait, n'a que peu d'importance. Ce qui compte, c'est le déplacement que j'opère, mettant un mot à la place d'un autre. Parce qu'ainsi j'invalide mon aveu, je le prive de son vrai sens. Je dis l'amour, quand je ressens désir ; je truque les cartes, je fais fausse donne, par peur de faire fausse route ; j'abandonne le sens du désir et je dépose l'amour en ses lieux et places... pour ne pas rester silencieux, mais aussi parce que je sais que les mots que je prononce ne veulent rien dire de ce que j'ai à te dire.

Voilà le « je t'aime » reconnu, tel qu'il est : une formule vide et plate. C'est cela qui m'a intrigué au départ et m'a donné envie d'en évaluer un peu mieux le poids réel.

En effet, si le « je t'aime » n'est qu'un leurre, un parasite sonore plaqué sur le silence qui devrait traduire mon impuissance à dire ce que j'ai à dire, ou encore s'il n'est qu'un faux témoignage, destiné à parler de mon désir sans le dire, bref s'il se réduit à un simple truc de langage, questions : pourquoi est-il toujours actif dans les déclarations d'amour, pourquoi demeure-t-il la promesse nécessaire qui scelle le lien d'amour, pourquoi enfin est­-il toujours en usage dans notre langue et sert-il encore de ponctuation obligée aux échanges affectifs que l'on estime « forts » ?

Ce n'est pas fini. Une seconde raison est venue conforter mon opinion qu'il fallait revoir le « je t'aime ». Ce fut une lecture. Celle de Roland Barthes : Fragments d'un discours amoureux. Livre saisissant, dont la moindre valeur a été de rendre goût à une saveur dépréciée : le sentiment. Barthes consacre un fragment entier à l'analyse du « je t'aime ». Texte ambigu, dont j'extrais un court passage. « Passé le premier aveu - écrit-il -, "je t'aime" ne veut plus rien dire ; il ne fait que reprendre d'une façon énigmatique, tant elle paraît vide, l'ancien message (qui peut-être n'est pas passé par ces mots). Je le répète hors de toute pertinence ; il sort du langage, il divague, où ? » (2).

Soit. Le « je t'aime » n'est décidément qu'une affaire de surfaces. Jamais là où l'on voudrait qu'il instaure une profondeur – et notamment la profondeur d'un sentiment. Formule sans cesse à côté de ses pompes, à côté de ce qu'elle doit révéler, signaler à son auditeur. Autrement dit, une formule faite pour assourdir, pour empêcher l'autre d'entendre le vrai message à transmettre, dont la teneur pourrait être cette fois – pourquoi pas ? – : « je ne t'aime plus, mais... j'ai pris l'habitude de ta présence et je veux que tu restes auprès de moi… j'éprouve encore quelques tendresses…  je te désire… j’ai peur de la solitude… » Ou, plus simplement : « Je ne t'aime plus comme lors de mon premier aveu, mais je t'aime encore, autrement, différemment, ni plus ni moins, je t'aime d'un autre amour... » Ce qui reviendrait à un « je ne t'aime plus, mais je t'aime quand même », puisque tout se joue autour des variations, introduites par moi, et moi seul, dans le verbe aimer. Donc, avec le « je t'aime », je suis confronté à une formule baladeuse, indexée sur un sens avec lequel elle ne coïncidera jamais plus dès lors qu'elle aura été proférée une fois.

Je me sens dupé, coincé : à aucun moment mon « je t'aime » ne parvient à rendre compte des modifications internes du régime de mon économie affective. Et Barthes continue : « Le mot (la phrase­-mot) n'a de sens qu'au moment où je le prononce ; il n'y a en lui aucune autre information que son dire immédiat : nulle réserve, nul magasin de sens » (3).

Une remarque intéressante. De fait Barthes nous ramène à la question du sens, et pas de n'importe quelle manière. « Je t'aime » est vide, mais il récupère sans cesse du sens. Un paradoxe ? Non. L'idée est que la formule gagne du sens chaque fois qu'elle est prononcée. Un sens que je suis seul à connaitre, que je suis peut-être aussi seul habilité à lui insuffler.

Par conséquent la formule, telle quelle, « passé le premier aveu », n'est plus informative, du moins n'est plus agent de transmission : ce qu'elle dit de moi n'est pas compris par l'autre. En la répétant, je la décroche de son réservoir convenu de sens (généralement celui du dictionnaire), et je la connecte, au coup par coup, selon mes états intérieurs, à l'imprévisible mouvement de mon devenir sentimental.

Valeur nulle, alors, de la formule pour l'autre. Elle s'adresse à lui, mais elle ne lui dit définitivement rien. Ce qui revient à admettre que c'est à l'autre de faire dire au « je t'aime » ce qu'il désire entendre.

Donc cette « phrase-mot » n'est pas, comme on l'a trop vite convenu, destinée à l'échange : elle n'est pas un point de rencontre entre deux êtres. Elle serait plutôt leur point de séparation, voire l'espace de leur malentendu, l'aveu de leur impossible coïncidence.

 

Lire la seconde partie de cette réflexion, qui porte sur les stratégies de conquête…

 

(1) Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Seuil, 1977

(2) Roland Barthes, Ibid, p. 175

(3) Roland  Barthes, Ibid,  p. 177

 

Photo : Le pont des Arts, à Paris © Mustafa Yalcin/Anadolu Agency/AFP