« Tristes tropiques » : la quête d’un écrivain

« Tristes tropiques » : la quête d’un écrivain

Tristes tropiques constitue un genre littéraire à part et nous persuade que l’ethnologie aurait tout à gagner si les mots qu’elle utilisait étaient ceux de la littérature…

Par Pascal Dibie, dans le hors-série n°5 du Magazine Littéraire (daté du dernier trimestre 2005)

Ecrivain géologique coincé entre deux falaises dont « les arêtes s’amenuisent, des pans entiers s’effondrent ; les temps et les lieux se heurtent, se juxtaposent ou s’inversent, comme les sédiments disloqués par les tremblement d’une écorce vieillie », tantôt voyageur moderne, tantôt voyageur ancien ayant emporté dans ses malles Montaigne et Jean de Léry ; dans ses pensées, outre son maître Rousseau, les souvenirs tous frais d’un Cendrars, d’un Artaud, d’un Benjamin Péret, d’un Tzara et ceux plus présents sûrement de Griaule, de Rivet, de Caillois ou de Métraux et même de Breton, Claude Lévi-Strauss, courant après les vestiges d’une réalité disparue, entraîné dans une poursuite aussi longue que la terre, n’a pas raté les Tropiques.

Lévi-Strauss n’est pas seulement ce savant, cet intellectuel vénéré par l’intelligentsia, ou le père éternel du structuralisme ; il est à la fois beaucoup moins et beaucoup plus que cela : il est écrivain. C’est un beau rêve néolithique que Tristes tropiques, une dérive où l’homme protégé par les coussins amortisseurs de son imaginaire a encore l’âge des mythes, une confession dans laquelle l’auteur s’engloutit, enivré des leçons de L’Emile, répétant pour son compte la démarche qui fit passer Rousseau, « à qui chaque page de ce livre aurait pu être dédiée », des ruines laissées par le Discours sur l’origine de l’inégalité à l’ample construction du Contrat social. Tristes tropiques ne tire pas sa force de ce que la théorie littéraire ou la sémiologie française lui sont aujourd’hui redevables, ce n’est pas non plus tout à fait un voyage philosophique, ni un essai ethnologique. Inclassable, sans doute parce que hors classe, on ne se lasse pas de redécouvrir les Tropiques de Lévi-Strauss dont il nous est récemment apparu qu’ils ne sont pas si tristes que cela.

De tous ses ouvrages c’est sans doute le seul où Lévi-Strauss s’est laissé aller à l’écriture ; il y apparaît comme l’héritier, presque accompli, de la famille de penseurs et d’artistes dont il s’est échappé : couleurs, musique, littérature s’enchevêtrent, se superposent avec une grande délicatesse et une extrême sensibilité dans une écriture — c’est la faute à Rousseau — tour à tour végétale, minérale, ou physique qui confine à l’obsession. L’écriture, la littérature ne se font pas en dehors du monde particulier que chaque écrivain porte en lui et ces tropiques, que par dépit il nous fait partager, Lévi-Strauss les voit non pas tels qu’ils sont mais tels qu’ils sont lorsqu’il s’y ajoute.

Sa quête de l’exotisme est si concrète que parfois son esprit ne peut plus suivre, atteint de cette nostalgie propre aux voyageurs, sa pensée le ramène en France et plus encore à Paris que du fond de la forêt brésilienne il entrevoit alors comme « une forteresse de végétation urbaine (…) Le Marais était en fleurs au XVIIe siècle et la moisissure le ronge ; espèce plus tardive, le IXe arrondissement s’épanouissait sous le Second Empire, mais ses maisons aujourd’hui flétries sont occupées par une faune de petites gens qui, comme des insectes, y trouvent un terrain propice à d’humbles formes d’activité. Le XVIIe arrondissement reste figé dans son luxe défunt comme un grand chrysanthème portant noblement sa tête desséchée bien au-delà de son terme. Le XVIe était éclatant hier ; maintenant, ses fleurs brillantes se noient dans un taillis d’immeubles qui le confondent peu à peu avec un paysage de banlieue ». Si Paris est une plante, les arbres de la forêt qui l’enserre se corporéisent magistralement : « (…) les troncs blancs ou grisâtres se silhouettent comme des ossements sur le fond obscur du feuillage (…) troupe végétale pareille à un corps de grandes danseuses dont chacune aurait arrêté son geste dans la position la plus sensible, comme pour rendre manifeste un dessein mieux apparent s’il n’avait plus à craindre de la vie ; ballet immobile, troublé seulement par l’agitation minérale des sources. »

Entraîné dans « une sorte de travelling mental » du Brésil central à l’Asie du Sud à travers ces Tropiques bondés dont il haïra « la densité humaine et celle de la saleté », ce grouillement qui fascina tant Henri Michaux, il trouvera quand même des phrases admirables pour décrire la civilisation hindoue et pour pourfendre les Musulmans. Ayant accompli sa recherche des « progrès presque insensibles des commencements » jusqu’à l’extrême pointe de la sauvagerie, Lévi-Strauss découvre alors le vide. La pensée vacante, l’ethnologie au porte-manteau, il devient sublime lorsqu’à Campo-Novos, dans l’attente des Indiens qui le boudent, lui naissent quelques belles obsessions comme l’étude numéro 3, opus 10 de Chopin « vers qui mes goûts ne m’avaient pas particulièrement porté » précise-t-il, qui lui chante dans la tête jusqu’à détrôner son cher Debussy ou encore Stravinsky. Plusieurs fois déjà, fatigué du voyage, harassé par la marche, il s’était laissé aller à noter quelques remarques anachroniques, pour ne pas dire quelques surgeons surréalistes qu’avaient sans doute ravivés la présence, ici et là dans des campements indiens, de la carcasse d’une machine à coudre, d’un parapluie ou bien d’une vache debout dans une barque « défilant devant un paysage qui la regarde ». « L’ambiance d’aquarium qui régnait dans la forêt » engendra aussi quelques quatrains évoquant « le souvenir ingrat des banlieues » ou ravivant des préoccupations qui comme la circulation des femmes, aspect central de sa théorie de la parenté, ne l’ont pas quitté et qui « aujourd’hui encore (le) tourmentent dès (qu’il) entreprend une longue marche : “Amazone, chère Amazone/ Vous qui n’avez pas de sein droit/ Vous nous en racontez de bonnes/ Mais vos chemins sont trop étroits.” »

Le plaisir de la lecture égaie encore davantage ces Tropiques avec « l’Apothéose d’Auguste », une nouvelle version de Cinna que Lévi-Strauss commença « un après-midi, alors que tout dormait sous l’écrasante chaleur, accroupi dans (son) hamac et protégé des “pestes” par sa moustiquaire ». Il l’écrivit durant six jours « du matin au soir, au verso de feuilles couvertes de vocabulaires, de croquis et de généalogie ». Après quoi l’inspiration le quitta, ce qui peut être dommage, Cinna, le protagoniste de la pièce, ayant peut-être pu apporter quelque éclairage sur l’écrivain-philosophe qui lui donnait le souffle et l’on reste songeur sur cette réplique faite à Camille qui était dans l’admiration de son explorateur : « J’aurais beau mettre dans mon discours tout le vide, l’insignifiance de chacun de ces événements, il suffit qu’il se transforme en récit pour éblouir et faire songer. Pourtant, ce n’était rien ; la terre était semblable à cette terre et les brins d’herbe à cette prairie. »

Ce sont justement ces petits riens, ces visions fugitives, ces fragments de musique chuchotés, ces poésies, celle alchimie des mots et de la pensée qui font de Tristes tropiques, traduit aujourd’hui en une quinzaine de langues, un genre littéraire à part et nous persuade que l’ethnologie, désormais riche de nouveaux savoirs, aurait tout à gagner si les mots qu’elle utilisait étaient ceux de la littérature.

 

Photo : Claude Levi Strauss dans son bureau du Collège de France © Raymond Mahut/Ina/AFP

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF