Portrait de Nathalie

Portrait de Nathalie

Romancière, essayiste, amie de Nathalie Sarraute, Viviane Forrester la raconte à travers des réflexions entendues dans la bouche de l’auteure à propos de son rapport à l’écriture, son enfance, ses idées fixes et ses rêves de Dostoïevski.

Par Viviane Forrester, dans le mensuel n°196 du Magazine littéraire (daté juin 1983).

L’automne, il y a deux ans peut-être. Depuis des heures nous parlions, comme bien d’autres fois déjà. Le soir tombant ; la grande pièce profonde, veloutée de brun, où les rangées de livres, en apparence disparates, des livres lus et relus, la grande table couverte de manuscrits, de piles de cahiers, prenaient leur place toute naturelle. Face à la reproduction du Café de nuit de Van Gogh, celui des « terribles passions humaines », nous avions tant causé, tant ri. Nous nous taisions maintenant. Nathalie Sarraute regardait, au loin, un point sur le sol ; et puis sa voix, toujours vibrante, toujours exceptionnellement modulée, où s’inscrivent les sons mêmes qui rythment ses pages — sa voix, cette fois un peu atténuée, comme ralentie, rêveuse : « Au fond... », murmura-t-elle. Et le silence à nouveau, plus accusé, Où s’absorbait l'instant, ce temps, tout ce temps disponible. « Au fond », reprit-elle, « au fond, je n’aurai vécu que pour une idée fixe ». Il faisait presque sombre à présent.

Fixe ? Mais rien n’est moins fixe, rien n’est plus animé que l’œuvre de Nathalie Sarraute. Chacun de ses livres, chacune de ses phrases, restitue à la vie, au moyen de la langue, ce dont la langue, d'ordinaire, la dépouille — son essence même, rien moins !

La langue n’est pas faite pour exprimer la vie, mais pour la mouler, au contraire, dans un système amorphe où nos histoires sont d'avance programmées ; les anecdotes, les formes auxquelles l'existence se plie, dès lors artificielle, tandis que la sensation, le sens de la présence, nous sont dérobés. Nathalie Sarraute débusque ce qui palpite, censuré. Son « idée fixe » délie, libère, en fait, de la pétrification générale.

« Pour moi, les mots sont des choses vivantes. » Cette fois, c’est le printemps, il y a quelques jours, et non plus à Paris mais en Normandie, enfn et ce n’est plus nous qui créons le silence, mais les prairies immenses qui prolongent le jardin devant la ferme très ancienne et belle, très simple où Nathalie travaille en fin de semaine et l’été. Dans le village proche, il y a, comme à Paris, un café où, chaque matin, elle va travailler, loin de l'habitation familière, et dans un brouhaha qui, en fait, l’isole.

Travail de visionnaire vigilante. Travail d’un écrivain qui, à chaque nouveau livre, se retrouve démunie, croit-elle, devant les mêmes angoisses, les mêmes inquiétudes, et sans doute, la même jouissance qu’au premier, mais qui, avec chaque livre cherche dans la même voie (et découvre) autre chose. Un écrivain qui s’acharne et réussit comme aucun à capter ce qu’il y a de plus ténu, de plus indiscernable et de plus interdit : la sensation, la vie dans son invention même. Et l'instant, que tente de contourner depuis la nuit des temps l'Histoire, afin de nous cantonner dans un temps fonctionnel. Travail d’un écrivain à l’affut de l’exactitude, qui fait mentir tous les autres discours, toutes les langues de bois et qui transcrit ce qui ne tient pas de l'immense cliché planétaire, mais qui tremble, condamné à se taire, être tu, au plus près de soi.

« J'ai voulu découvrir », dit Nathalie dans la lumière, jamais si lumineuse que son regard où se mêlent tendresse et dérision, « j’ai voulu reconstituer comment s’installe la souffrance de l’obsession. Retrouver le mouvement par lequel les idées fixes commencent à arriver. »

Idées fixes. Mais lesquelles, cette fois ? Cette fois, Nathalie parle de son dernier livre, Enfance, elle parle d’une petite le bouleversante, acharnée ; d’une petite fille qui est parvenue à se sauver du massacre habituel des enfants. Une Petite fille, Nathalie, Natacha, Tachok (comme la nommait son père), qui est parvenue à aiguiser la vie d’un écrivain afin d’un jour, par sa voix, pouvoir se faire entendre. Je regarde Nathalie, vivace et savante, si grave et gaie, là dans ce jardin, et je songe au titre d’une de ses pièces : Elle est là.

Oui. Nathalie, Natacha, Tachok. Cette petite personne, qui a su ne pas devenir un personnage, ce personnage auquel nous prépare l’existence ; ce personnage qui, parce que, du berceau à la tombe, il répond au même nom, croit n'être toute sa vie qu’une seule et même personne et répondre d’une biographie.

Cet enfant-là, est-ce Nathalie Sarraute qui l’a retrouvée, ou bien est-ce elle qui n’a jamais lâché Nathalie Sarraute, est-ce elle qui « est là » ? Il me semble soudain que oui ; il me semble qu’enfin, on peut dire que c’est elle. Et que tout ce travail, cette « idée fixe », lui donne vie et voix. La sonorité de sa voix.

« Il ne s’agit pas d’une autobiographie. Ce n’est pas un rapport sur ma vie », insiste Nathalie Sarraute. « Le souvenir, lorsqu’il n’est pas repris dans le travail est tellement grossier. J'ai sélectionné, comme pour tous mes autres livres, des instants dont je pourrais retrouver la sensation. Cette fois, j’ai dit qu’il s’agissait de moi, non pas d'il ou d’elle. D'où une impression d’impudeur parfois… »

Nathalie rappelle les lieux, les épisodes qu’elle a rejetés, qui n’entrent pas dans Enfance. « Par exemple, la Beauce. Les vacances de Pâques, là-bas. Elles avaient un rôle pourtant. Mais c'était plat. Des images d’Epinal, qu’il aurait fallu traiter en images d’Epinal. Ça m'assommait prodigieusement. Non, j'ai vraiment choisi certains moments, comme toujours, proches de mon travail, de ma recherche, de mon écriture. » Et elle répète : « Il ne s’agit pas d’un rapport sur toute ma vie. Pas même sur toute l’enfance. »

Non. Mais d’une quête à vif de la vraie mémoire, que le souvenir oublie. Il s’agit d’un travail frémissant, sur le frémissement nommé vie et non pas de l’imitation d’un modèle nommé vie ; d’un modèle comme celui sur lequel s’appliquait la petite fille d’Enfance, lucide et qui avait choisi délibéremment de traiter dans une composition française non pas le sujet « Votre premier chagrin d’enfant » (un premier chagrin dont on ne retrouvait pas la trace), mais d'inventer « un modèle de vrai chagrin d’enfant ».

« J'ai voulu décrire un enfant, plutôt qu’une petite fille », et il s’agit d’une personne, une personne que personne n’a pu museler ; aucune marâtre, aucun père aimant, aucune mère paranoïaque, aucune école n’ont pu altérer sa voix.

« J'ai voulu décrire comment naît la souffrance qui accompagne le sentiment du sacrilège ». Quel sacrilège ? Celui, majeur, essentiel, qui a consisté pour l'enfant à nier le mensonge originaire, à mettre en question la beauté originelle, la suavité, la sublimité : la beauté maternelle qu’elle avait pourtant, jusque là, reconnue, absorbée, avec volupté. Un sacrilège qui a, peut-être, déclenché la vie d’un écrivain. D'ailleurs, rappelez-vous Vous les entendez ?, ce roman où tout s’ordonne et se désordonne autour d’une phrase simple, mais convenue : « C’est beau » (et C’est beau est aussi le titre d’une de ses pièces de théâtre, qui traite du même sujet). N’est-ce pas cette beauté là, captivante, évidente, dévoratrice, n’est-ce pas cette image – illusion, ce mensonge, qui y sont interdits, mais irrésistibles ?

Ce sacrilège dont Nathalie Sarraute intercepte la naissance et le développement, et auquel se livre l'écrivain qui surgit dans la petite fille, c’est le déni, la mise en question de la beauté d’une mère qui se voulait « incomparable ».

Le sacrilège, l’horreur, c’est la puissance d’une force subversive, inexorable, qui porte au constat, au regard sur le détail. C’est cette force qui véhicule et que véhiculent les mots, devenus aussitôt criminels. C’est cette pulsion qui va faire parler l’enfant d’abord, puis l’écrivain et, aujourd’hui, l'enfant elle- même, à travers l’écrivain. (Mais qui, ici, est qui ?)

C’est ce mouvement insurmontable qui obligea Nathalie à admettre qu’elle trouvait plus belle que sa mère ineffable, une poupée parfaite, installée dans la vitrine d’un coiffeur et, à partir de là, à découvrir, à énumérer les imperfections de sa mère. Cruel sacrilège ! Idée devenue fixe alors, parce qu’elle n’avait pas droit de cité, mais qu’elle devait pourtant s’installer, être perçue, se dire. Etre dite. Et dite à cette mère « incomparable ». Idole renversée. Le langage vrai atteint. Et la mère déjouée.

« Elle se voyait, ma mère », se souvient Nathalie, Nathalie Sarraute, ce printemps-ci en Normandie, « hors toute catégorie. Un être absolu. Rien au-delà, rien hors d’elle. Hors comparaison avec aucun autre être humain ! » En écrivant cela, je songe... mais avec une poupée ? Et je me souviens aussi des intonations de Nathalie Sarraute ; après tout ce temps, ces livres, cette œuvre prodigieuse, y résonnent encore la détresse, l'interrogation. Celles de la découverte d’une mère, source du malheur. Du malheur d’une enfant séparée d'elle, répudiée par elle. « Sa distance. Son indifférence. C'était pire que tout. » Pire que tout. Une enfant tellement immergée dans le malheur qu’elle ne le discernait même pas. Une enfant qui se faisait cette promesse poignante : « Je la remplacerai auprès de moi-même ».

Et nous continuons de parler de cette mère qui, plus tard, en France, n’a pas lu les livres de sa fille, mais qui relisait, passionnée ses propres livres, écrits en russe, alors que, vivant en France, elle n’en publiait plus, et qui les trouvait, ses livres à elle, passionnants. Des contes pour enfants, publiés sous un pseudonyme qui « voulait dire la tempête, en russe, l'ouragan. »

Oui, la langue de Nathalie, née en Russie, c’est, depuis l’âge de deux ans, le français, et elle est un maître de la Langue française qui prendrait, elle, la dimension d’un langage. Mais une fois de plus on peut remarquer, à propos de quelqu'un qui invente la vie, dans le sens où on découvre un trésor jusque là ignoré, quelqu’un qui, dans la première enfance, a entendu les choses nommées en deux versions. C’est le cas de Hölderlin, de Kafka, de Freud, par exemple. Pour eux la langue n’a pas dit aussitôt toute la vérité, n’a pas, à elle seule, englobé ce qu’elle nomme. Soudain, à un moment, les choses ne sont pas seulement ce qu’on les dit, parce qu'on les dit, ni où on les dit. Soudain, on entend, et soudain quelque chose qui n’est ni dans une langue, ni dans l’autre, et qui reste en suspens. Soudain, autonomes ; sans mots où se figer, le monde vous surprend.

Ses souvenirs, Nathalie Sarraute les avait parfois déjà racontés, mais autres, tellement autres. « L'influence aussi de ceux qui m'en parlaient, qui m’en avaient parlé ». Mais ces mêmes souvenirs, repris comme objet de travail, changeaient. Ce n’était pas seulement la cressonnière, les lapins, les vaches, les cerisiers en fleurs de la Beauce qui étaient expulsés. Nathalie s’est employée « à serrer de plus prés le passé, qui se compliquait alors, contradictoire ; tout se diluait ; impossible de tracer des contours précis ».

Plus de marâtre intégrale. Véra, seconde épouse de son père, renaît ici, si différente des récits d'autrefois. Elle est là, elle aussi, une femme jeune et vulnérable, « reconnue » par Nathalie, qui peu à peu, décide en elle-même une vague, très vague complicité, comme une intuition, même alors, de ce qu’était cette femme qui, soudain, acquiert son mystère et qui, d’ailleurs, garde ses secrets, son secret, où prenaient racine, sans doute, des comportements souvent cruels. Non, dans l’œuvre de Sarraute, le mot de marâtre ne peut, seul, définir une femme. Pas plus qu’on ne peut dire Comme disent les imbéciles, titre d’un de ses romans, sans participer de la forclusion, de la psychose ambiante.

« Comment naît la souffrance du sacrilège ? » Mais dans toute son œuvre, combattante sans y prétendre, sans idée préconçue, sans message ni engagement, Nathalie Sarraute dénonce, à leur naissance, tous les totalitarismes. Son travail fait brèche en dilatant l’espace de la pensée, en faisant entendre un langage à travers une langue. En faisant la démonstration que le cérébral est organique et l'écriture par elle-même, une opération sensuelle, sexuelle, mais non pas au sens limité, réducteur de la génitalité ; et que l'intelligence a des moyens de circuler.

Comment décrire le regard de Nathalie Sarraute ? un regard acquis, mais parce que jamais perdu ? Ce regard qui, chaque fois qu’elle m’ouvre sa porte, me surprend par sa juvénilité extrême mais, oh non ! sans la moindre candeur naïve ! Au contraire, tout de science première et préservée. Un regard qui sait ignorer la durée morne, factice, pour capter en permanence l'instant. Chaque fois neuf, la nouveauté de l'instant. La vie dans son scandale, dans son perpétuel commencement, ses ruses.

Comment analyser une analyse si fine, si globale à la fois, et qui se traduit dans chacun de ses gestes, dans son rire, dans sa façon irrésistible qu’elle a de raconter, attentive à chaque mouvement, le plus imperceptible, des histoires qui deviennent, racontées par elle si désopilantes que l'on en pleure de rire ; d’un rire tout spécial, dû à ses dons d’observatrice, d’imitatrice, à son incroyable faculté de perception.

On songe à Proust. Mais Proust pouvait encore croire, ou, du moins, fût-il le dernier des vrais écrivains, non pas à croire au salut par l'écriture (sans doute lui-même ne vivait-il que le présent de l'écriture), mais à mettre en scène un Narrateur qui, lui, y croit. Nathalie Sarraute sait que l’œuvre ne touche pas au temps, ne donne pas un sens, n’empêche pas la mort. Et que mort il y a. Mais pour les autres, son œuvre, sa vie, sa présence réhabilitent, en ces temps de media, le temps du travail, restaurent la passion de l'écriture et témoignent de la possibilité d’apaiser la blessure que laisse la perte du sacré, en témoignant qu’il est possible de créer la vie. De faire de la mort en puissance ce qu’elle est : la vie. De produire la vie telle qu’elle est, où elle est : dans sa disparition même. De la saisir, de la « fixer » dans sa fuite même et, dans cette furtivité, de découvrir les dramaturgies les plus invisibles, et muettes. Les plus fascinantes aussi. Celles qui ne laissent presque pas de traces, sinon celles d’un malaise ou d’une extase à peine remarqués, et qui cependant constituent notre véritable emploi du temps.

Pouvoir évocateur, explorateur.

Encore une anecdote. Nous marchions de chez elle à chez moi et nous nous trouvions sur les Champs-Elysées. Nathalie me parlait d’un rêve, un de ces rêves à répétition. Elle y rencontrait chaque fois Dostoïevski et lui faisait part de son admiration. Il répondait ou, plutôt, ne lui répondait pas, par un profond mépris. « Rien ne lui était aussi indifférent que mon sentiment sur son œuvre et il montrait le plus profond dédain pour ce qu’il semblait prendre pour de la vile flatterie ». Nathalie se promettait de ne plus jamais donner lieu à une pareille scène, qui suscitait chez elle une souffrance sans pareille. La nuit suivante, au cours du même rêve, elle recommençait, furieuse aussitôt contre elle-même. Et contre lui. « Comment peut-il m’infliger une telle souffrance, lui qui la connaît ? Lui qui a écrit Le sous-sol ? ».

Et de Dostoïevski, tout en longeant les cinémas, les magasins, nous sommes passées à Proust. L’aurions-nous aimé, nous aurait-il plu, lui, si nous avions pu le rencontrer ? « Mais c’est lui qui ne nous aurait pas même regardées ! » s’écria Nathalie. « Nous ne sommes pas des princesses de Guermantes ! ». Interloquée, profondément blessée, je poursuivais avec elle notre promenade, résignée pourtant. Et Nathalie, de plus en plus indignée, s’écria : « D’ailleurs, avec Dostoïevski, c'est pareil, exactement pareil ! Croyez-vous qu'il m'aurait traitée ainsi, si j'avais été une archiduchesse ? » Alors nous nous sommes regardées et, soudain sorties du rêve, des rêves, parmi les voitures, les passants, nous nous sommes arrêtées en éclatant de rire.

Alors…

Alors… mais j’ai le sentiment d’avoir, en vérité, trahi Nathalie Sarraute. Mon amie et l'écrivain, indicibles, et ce qu’elle dit, exacte, précise. Pour parler de son œuvre, de sa vie, pour les faire percevoir, il faut la faire relire et relire. Sa vie, son œuvre — la vie, son œuvre — tout un !

 

Photo : Nathalie Sarraute, le 29 septembre 1976 © Sophie Bassouls/Leemage

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF