Sartre et Aron, deux petits camarades

Sartre et Aron, deux petits camarades

En complément de notre dossier estival sur les écrivains aux destins croisés, nous publions une archive parue dans le n°198 du Magazine Littéraire (septembre 1983), sur l'amitié tortueuse entre Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, nouée alors qu'ils étaient étudiants sur les bancs de l'Ecole Normale, devenue plus compliquée à l'époque de la Guerre Froide. L’un avait le sens de l’histoire, l’autre pas. L’un s’enflammait pour la raison dialectique, l’autre, calmement, pariait pour la raison analytique. Sartre, Aron : l’histoire d’une drôle d’amitié.

Par François George. 

Je vous parlerai, jeunes gens, d’avant 1968. J’allais suivre à la Sorbonne le cours que Raymond Aron consacrait à la Critique de la Raison dialectique. Sans son aide, je ne serais jamais parvenu à bout de cet opus magnum de près de huit cent pages en petits caractères, que François Mauriac avait placé sur son bureau par humilité – un livre compact comme le béton, sans chapitres ni aérations d’aucune sorte.

Le professeur disposait le monstre sur sa table d’opération, il le parcourait de son intelligence acérée, en reconstituait la membrure, en disséquait les articulations. En l’écoutant, en le regardant, je pensais parfois à l’Étranger du Sophiste et à sa logique cynégétique. Bref, on ne pouvait faire plus magistrale explication de texte, plus pertinente critique de cette Critique.

Et pourtant, j’éprouvais une trouble insatisfaction. J’avais le sentiment que Sartre était ailleurs, et il me sembla que Aron le pensait lui-même. Je me souviens du dernier cours de l’année, un jour gris de mai. Aron contemplait le monument sartrien, récapitulait son commentaire, et apercevait une étrange discordance. Qu’en était-il, « en dernière analyse », pour reprendre cette formule que Raymond Aron se plaît à emprunter à Engels, de cet aérolithe tombé par un accident cosmique dans le champ des sciences sociales ? Aron avait tout fait pour rendre transparente la Critique – allant jusqu’à donner des traductions en « juxta-linéaire », comme on disait autrefois au lycée, du jargon sartrien – et devait constater à la fin des fins un reste irritant d’opacité.

La raison dialectique a un inconscient. Lévi-Strauss a entrevu le secret (à la fin de La Pensée sauvage), sans trop y insister : la Critique de la Raison dialectique est une mythologie, de même que L’Être et le Néant est un poème épique. Sartre à la fois pense et pratique une sorte d’être-pour-le-mythe. A l’aube de son aventure intellectuelle, dans ses Carnets de la drôle de guerre, il écrit ceci : « Je renverse les termes et je dis que l’état de fait n’est lui-même constitué que par le projet d’une réalité humaine passant à travers lui le mythe qui constitue sa possibilité propre ».

Raymond Aron a distingué un jour deux catégories d’intellectuels : ceux qui cultivent les illusions et ceux qui les déracinent. On pourrait opposer de la même manière les philosophes qui critiquent les mythes et ceux qui les renouvellent. L’on s’apercevrait souvent que la frontière traverse le philosophe lui-même, tant il est vrai qu’on ne s’évade pas de l’univers symbolique et qu’interpréter un discours est en général lui donner postérité. Cependant, on peut relever l’opposition de deux tempéraments. Sartre disait autrefois à son « petit camarade » : « Pourquoi as-tu si peur de déconner ? »

Raymond Aron a repris son cours sur la Critique sous la forme d’un livre, Histoire et Dialectique de la Violence, qu’il a publié en 1973. Aux analyses théoriques se mêlent quelques confidences et l’expression d’une amertume. Ecoutons Aron : « Nombre de mes amis s’étonnent que je poursuive un dialogue avec un interlocuteur qui, lui, refuse le dialogue. Les injures qu’il me réserve, de temps à autre, ne respectent certainement pas la règle de réciprocité, règle éthique la plus haute, posée dans la Critique… Ces conseils ne me découragent pas : à la différence de ceux qui m’entourent, j’ai conservé mon admiration de jeunesse pour l’extraordinaire fertilité de son esprit, pour sa puissance de construction dans l’abstrait, sans méconnaître sa superbe indifférence à la vérification, au bon usage de la raison. Ses fureurs me touchent peu, du fait de leur excès ; je l’accepte tel qu’il est, même dans sa violence et dans sa démesure ».

Car il y a eu mai 68, qui a donné à Sartre l’occasion de propos outranciers visant le compagnon de jeunesse, jugé par exemple « indigne d’enseigner », ce qui était d’autant plus injuste que si l’on voulait reprocher quelque chose à Aron, dans un esprit soixante-huitard, ce serait plutôt d’être un peu trop le modèle du professeur. Aron s’interroge avec tristesse : « Est-ce l’homme ou le philosophe qui s’exprime en une telle agressivité verbale, un tel refus de comprendre l’autre en son altérité, de reconnaître la bonne volonté possible de ses adversaires ? Est-ce l’homme ou le philosophe qui n’écrit d’éloges que nécrologiques ? » Sans doute Aron pense-t-il là au très beau texte que Sartre écrivit à la mort de Merleau-Ponty, et se dit-il : « Si j’avais eu moi aussi la chance de mourir avant lui, peut-être que cet animal de Sartre y serait allé d’un éloge émouvant où il m’aurait donné raison sur l’essentiel… »

Aron n’a jamais varié, a persisté dans son amitié comme dans son admiration. On se souvient de la rencontre qu’André Glucksmann parvint à organiser à propos des réfugiés du Viêt-Nam. On connaît moins le geste de Raymond Aron faisant publier dans la revue Commentaire un poème inédit de Sartre (dont il est dit quelques mots, d’ailleurs, dans les Carnets) : « Dans un des cahiers que l’Ecole normale mettait à notre disposition, il y a une soixantaine d’années, j’ai retrouvé, écrit sur le papier jaune, un poème que Jean-Paul Sartre m’avait donné » … Il n’est peut-être pas tout à fait hors du sujet de citer la première strophe de ce poème :

Je suis un petit garçon qui ne veut pas grandir

Le jeu, le jeu du vent dans les arbres

Le jeu des feuilles dans le vent

Le jeu de la mer dans la mer

Le jeu du soleil sur la pierre blanche

Et la nature qui est mon jeu préféré

Pensez-vous que je vais les laisser là

Comme des poupées éventrées

Pour le plaisir de devenir un homme ?

Surtout, personne n’a oublié le Raymond Aron qui vint, la semaine de la mort de Sartre, à la réunion organisée par M. Pivot, que de tels moments suffisent à justifier. Qui a vu Aron ce soir-là peut savoir ce que c’est que la grandeur.

Il ne nous appartient pas d’épiloguer sur cette « drôle d’amitié ». C’était Aron et c’était Sartre. En attendant d’autres Mémoires, le lecteur pourra se reporter à La Force de l’âge de Simone de Beauvoir, il y verra le futur spécialiste de Clausewitz en sergent-instructeur, initiant Sartre au maniement de l’anémomètre ; plus tard lui cédant sa place à l’Institut français de Berlin, le « petit camarade » étant encore plus désireux d’étudier la phénoménologie que la météorologie. « Nous passâmes ensemble une soirée au Bec de Gaz, rue Montparnasse ; nous commandâmes la spécialité de la maison : des cocktails à l’abricot. Aron désigna son verre : « Tu vois, mon petit camarade, si tu es phénoménologue, tu peux parler de ce cocktail et c’est de la philosophie ! » Sartre en pâlit d’émotion, ou presque ; c’était exactement ce qu’il souhaitait depuis des années : parler des choses, telles qu’il les touchait, et que ce fût de la philosophie. Aron le convainquit que la phénoménologie répondait exactement à ses préoccupations… »

Le témoignage de Simone de Beauvoir fait apparaître que dès cette époque de complicité l’opposition entre les deux tempéraments intellectuels est tranchée. « Aron se complaisait dans les analyses critiques et il s’appliquait à mettre en pièces les téméraires synthèses de Sartre ; il avait l’art d’emprisonner son interlocuteur dans des dilemmes et quand il le tenait, crac, il le pulvérisait. "De deux choses l’une, mon petit camarade, disait-il avec un pâle sourire dans ses yeux très bleus, très désabusés et très intelligents" ». Le lecteur d’aujourd’hui pourra rapprocher cela d’une confidence de Sartre dans ses Carnets : « Je préfère parler avec une femme des plus petites choses que de philosophie avec Aron ». Manière aussi de reconnaître Aron comme l’interlocuteur philosophique par excellence.

Regagnons donc le terrain de la philosophie, où s’opposent comme les deux compagnons de jeunesse « raison analytique » et « raison dialectique ». Pour Raymond Aron, la prise de la Bastille est un événement prosaïque : la foule parisienne a envahi une vieille forteresse mal gardée et à peu près vide, ce sont là des choses qui arrivent par temps de révolution. Pour Sartre comme pour Michelet, il en va tout autrement : la prise de la Bastille, ainsi que l’a dit Péguy, c’est en quelque sorte le zéroième anniversaire de sa propre commémoration. Sartre y voit l’affirmation héroïque d’un groupe, qui s’arrache à l’inertie sociale et annonce une nouvelle humanité. Et il est vrai que cette poésie du groupe, nous l’avons connue en mai 1968, « révolution introuvable » pour Raymond Aron.

Cependant, comment cette effervescence où les diverses subjectivités communient dans une même conscience, visent toutes le même monde, agissent de concert, bref, où l’universel devient concret, pourrait-elle se maintenir, s’instituer ? Par le serment, répond Sartre, qui songe peut-être au Jeu de Paume. Et là, Raymond Aron peut mener la contre-offensive avec la même efficacité que lors des discussions d’autrefois. Il rappelle d’abord que Sartre, lors de ces discussions précisément, contestait lui-même l’idée de serment, disant à peu près : tout serment est serment d’ivrogne. Les Carnets le confirment sur ce point, puisque Sartre a écrit dans son casernement : « Le serment à soi, prototype de tous les serments, est une incantation vaine par quoi l’homme essaie de charmer sa liberté future… Le serment est aveu de détresse ».

Surtout, le serment tel qu’il est posé dans la Critique, c’est-à-dire tel qu’il est fondé sur le mythe de l’unanimité fondatrice, exclut toute procédure ultérieure de vérification et ouvre le risque totalitaire. L’expérience historique du stalinisme, que Sartre précisément s’efforce de penser, en illustre la redoutable mécanique.

Raymond Aron, critiquant le mythe de la Révolution française tel que Sartre le reconstitue, le renouvelle, rejoint l’analyse de Hegel sur la liberté absolue et la Terreur. La « volonté générale » chère à Rousseau, celle-là même qui anime le groupe sartrien, aboutit à la furie de la destruction : son opération ne peut être que négative, et finalement elle ramène l’ordre ancien, simplement rajeuni – l’Empire à la place de la monarchie, Staline comme nouveau tsar. Sartre montre bien que le destin du groupe est de retomber dans une inertie et une passivité analogues à celles de la matière.

Cependant, Aron est par ailleurs aussi loin que possible de Hegel. Il refuse la théodicée de l’histoire qui a engendré le marxisme, et que prolonge la Critique. Il passe tout au « petit camarade », sauf l’éloge de la violence. Or, un tel éloge est impliqué, plus ou moins, par une philosophie qui reconnaît un sens à l’histoire. Si Napoléon se trouve incarner l’âme du monde, il ne convient pas de lui reprocher les morts d’Eylau.

Tout est là, sans doute : l’un croit à l’histoire (du moins à partir de 1946) et l’autre pas. Aron s’en est tenu aux positions qu’il avait défendues dès 1938 dans son Introduction à la philosophie de l’histoire : l’univers historique comporte un principe d’incohérence et le philosophe prend un risque qui n’est pas seulement théorique en cherchant à le clore, à la systématiser. Aux tentations du concept, mais aussi du romantisme et de l’épopée, Raymond Aron opposait et a toujours opposé cette sagesse éternelle qui jette sur le chaos des évènements l’éclair de ses yeux bleus, aussi désabusés qu’intelligents.

 

Photo : Raymond Aron serre la main de Jean-Paul Sartre sous le regard du philosophe André Glucksmann, lors d'une conférence de presse le 20 juin 1979 © AFP.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF